Frans Masereel, précurseur de la BD !
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Frans Masereel, précurseur de la BD !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 10 minutes

Au début du XXe siècle, Frans Masereel, avec ses romans sans paroles, devance l’avènement de la BD et du roman graphique. Ce graveur belge fut admiré en son temps par Stefan Zweig, Alfred Döblin, Romain Rolland ou Thomas Mann. 

Un humanisme universel 

Dans Paroles d’un révolté paru en 1885, Pierre Kropotkine affirme : « Le savant, comme le poète ou l’artiste, est toujours le produit de la société dans laquelle il se meut et enseigne. (…) Enfin vous, jeune artiste, sculpteur, peintre, poète, musicien, ne remarquez-vous pas que le feu sacré qui avait inspiré tel de vos prédécesseurs, vous manque aujourd’hui, à vous et aux vôtres ? Que l’art est banal, que la médiocrité règne ? (…) vous ne pourrez plus rester neutre ; vous viendrez vous ranger du côté des opprimés, parce que vous savez que le beau, le sublime, la vie enfin, sont du côté de ceux qui luttent pour la lumière, pour l’humanité, pour la justice ! ». 

La tante de Frans Masereel, Fanny, était la traductrice de l’anarchiste russe, qu’il a très probablement lu. C’est pourquoi on peut aisément imaginer qu’il ait fait de cette affirmation son leitmotiv. Ainsi, jusqu’à la fin de sa vie, il met son art au service d’un humanisme universel

Une jeunesse dorée 

Il naît le 30 juillet 1889 à Blankenberge, station balnéaire belge, surnommée Bruxelles-sur-Mer.

Cette famille bourgeoise et francophone emménage à Gand en 1894, où son père décède en novembre. 

Ce n’est qu’en 1897 que sa mère se remarie avec Louis Lava, gynécologue de son état. Ce libre penseur est une influence majeure de la pensée future du jeune Frans. En effet, celui-ci lui fera, notamment, quitter l’école catholique pour l’enseignement public.

Dans son parcours scolaire, il pratique le dessin à l’Athénée Royal de Gand. Puis étudie à l’École de typographie, de 1906 à 1909. En parallèle, il suit les cours du soir de l’académie des beaux-arts dans la classe de Jean Delvin. 

À cette période, il devient l’élève du peintre Jules de Bruycker. Ce dernier l’initie aux techniques de la gravure et une amitié durable les lie désormais.

Franz Masereel précurseur de la BD. Portrait par Jules de Bruycker. Crédit photo.

Une conscience sociale 

À la même époque, il s’engage en manifestant pour le suffrage universel et contre le travail des enfants. Il affirme : « Chaque matin, je vois passer cette foule anonyme, se dirigeant vers l’usine, où jour après jour, de six heures du matin jusqu’à sept heures du soir, l’on travaille aux métiers à tisser pour un salaire de famine de 2,5 F par jour ». « Ça me révolte». 

Ainsi, il se construit une conscience sociale et se nourrit des idées émancipatrices de l’anarchisme. Dans le même esprit, il se rapproche du poète Émile Verhaeren, dont il illustre Quinze poèmes

En 1909, exempté du service militaire, il voyage à Paris, puis en Angleterre et en Allemagne. 

L’année suivante, il rencontre Pauline Imhoff et le couple s’installe à Paris en juillet 1911. 

Là, il publie ses premiers dessins dans l’hebdomadaire Les Hommes du Jour et collabore avec les écrivains anarchistes Henri Guilbeaux et Léon Bazalgette. De plus, il participe au Salon des Indépendants et réalise ses premières gravures sur bois. 

La Première Guerre mondiale

En août 1914, alors que la Première Guerre mondiale vient d’éclater, il retourne en Belgique. Là-bas, il échappe à la mobilisation, car il ne fait plus partie des registres de la ville de Gand. Il y reste quelques semaines, réalisant de nombreux dessins. Notamment dans la ville de Termonde détruite, avant de retourner à Paris en octobre.

 

Frans Masereel précurseur de la BD. Famille d’ouvriers quittant Termonde en ruines (1914). Crédit photo.

En juillet 1915, il rejoint Henri Guilbeaux en Suisse neutre. Par son entremise, il rencontre et sympathise avec Romain Rolland, auteur du célèbre appel pacifiste de 1914, Au-dessus de la mêlée, qui se verra décerner le prix Nobel de littérature de 1915. 

C’est à Genève que Frans Masereel fait pour la première fois de sa vie l’expérience de la pauvreté. En effet, il doit faire toutes sortes de petits travaux pour assurer sa subsistance, y compris garçon de café. 

Néanmoins et dès 1916, il collabore très régulièrement avec plusieurs revues pacifistes.  Il s’agit de Demain, La Feuille et Les Tablettes, qu’il fonde avec Claude Le Maguet.

Engagements pacifistes

Désormais, il met son art au service de ses engagements pacifistes, antimilitaristes, antinationalistes et anticolonialistes. En outre, il opère un changement radical dans son style ; optant pour un expressionnisme noir et blanc. 

En 1917, il publie un premier recueil d’illustrations, Debout les morts, bientôt suivi par un second, Les morts parlent. Par la force expressionniste de ses images, il renouvelle la xylogravure, cette technique héritée du Moyen-Age. Et devant le succès, ces deux recueils sont réédités en Allemagne, en Russie et aux Pays-Bas. 

Par ailleurs, à l’automne 1917, il est convoqué au consulat belge de Genève. Malgré toutes les tentatives, il refuse formellement de se mettre à la disposition des autorités militaires belges. Ainsi, il est considéré comme déserteur et ne pourra retourner en Belgique qu’en 1929. 

1917 est également l’année de sa rencontre avec l’écrivain autrichien Stefan Zweig, avec lequel il nouera des liens d’amitié très forts. Ce dernier dira de lui, bien plus tard : « La quantité de travaux de cet artiste infatigable épuise, comme l’écriture imagée des Égyptiens, toutes les formes du monde contemporain. Si tout était anéanti : livres, monuments, photographies, descriptions, etc., et qu’il ne restât plus que les bois qu’il a gravés en dix ans, on pourrait, avec eux seuls, reconstituer le monde d’aujourd’hui. » 

La reconnaissance 

Avec la fin de la guerre en 1918, il édite 25 images de la passion d’un homme. Ce chef-d’œuvre, premier roman graphique moderne, est un récit, aux références bibliques, de la lutte d’un ouvrier contre l’oppression.

Frans Masereel précurseur de la BD. 25 images de la passion d’un homme (1918). Crédit photo.

Certaines illustrations de ce livre, régulièrement reproduites, deviendront des classiques de l’iconographie révolutionnaire. Cependant, Masereel, sympathisant de la cause, mais préférant rester libre, refusera toute sa vie d’adhérer à un quelconque parti politique. 

En 1919, paraît à compte d’auteur l’éblouissant Mon Livre d’heures. Cet ouvrage, composé de 165 bois gravés en noir et blanc, narre les pérégrinations d’un personnage, double de l’auteur, à la recherche de lui-même. 

Stefan Zweig en dira : « Je connais peu d’œuvres plastiques qui soient un portrait aussi fidèle de leur auteur, et avec sa tristesse, son audace, sa gravité, elle m’a immédiatement touché. »  

Thomas Mann ajoutera : « Prenez cette œuvre à la fois neuve et ancienne, recherchée et libre, consciente de la tradition et ancrée dans le présent, l’œuvre de ces mains diligentes, ce film magistral d’une vie d’artiste ! Suivez le héros et mêlez-vous au monde multiple et étrange des hommes, étonnez-vous, riez, et laissez-vous emporter ! ». « Un film muet en noir et blanc, sans textes ». 

Tardi, dans sa préface à l’édition 2020 publiée par Les Éditions Martin de Halleux, conclura par : « ce film muet a une bande-son extraordinaire ».  

Il récidive, en 1920, avec Idée, sa naissance, sa vie et sa mort. Cet hymne à la liberté de penser, où l’idée prend la forme d’une femme nue, rebelle et subversive.

La tentation de l’édition

À la même période, avec l’écrivain René Arcos, il crée une petite maison d’édition, Le Sablier, qui édite un groupe d’auteurs liés au pacifisme dont : Romain Rolland, Pierre-Jean Jouve, Georges Duhamel, Charles Vildrac, Andréas Latzko, Walt Whitman, Maurice Maeterlinck et Henri Barbusse

De son côté, Il continue à produire des livres d’images sans texte : Le Soleil (1919), Histoire sans paroles (1920), Un fait divers (1920) et Souvenirs de mon pays (1921). Ainsi, il consolide sa réputation internationale, mais ne parvient pas à sauver sa maison d’édition, qui cesse ses activités en septembre 1921 par manque de moyens. 

Un touche-à-tout précurseur de la BD

Désormais, il expose à Winterthur, Berlin, Düsseldorf, Munich, Lübeck, Paris et Anvers. 

Touche-à-tout, il réalise dessins, illustrations, gravures, lithographies et huiles sur toiles. Il ira même jusqu’à créer pour le Théâtre Pitoëff à Genève, des costumes et des décors. 

En juin 1922, Frans et Pauline Masereel, fraichement mariés s’installent à Paris ; dans le quartier de Montmartre. La Ville Lumière devient la source d’inspiration première de son chef d’œuvre, La ville, parue en 1925. Il y a là une parfaite allégorie de ces villes modernes, post-révolution industrielle, charriant leurs lots de cruelles contradictions. 

Frans Masereel précurseur de la BD. La ville (1925). Crédit photo.

Ce qui fera dire à Stefan Zweig : « La Ville est un monument. Monument impérissable consacré à la ville moderne, avec ses foules innombrables et leurs destins multiples, avec ses contrastes tragiques de luxe et de pauvreté, de gaspillage et de privation, un véritable pandémonium de toutes les passions humaines. »

Alfred Döblin ajoutera : « Dans ses rues on peut sentir presque physiquement le tourbillonnement des impulsions et des tensions que ces hommes portent en eux, qu’ils respirent, et qui s’empare d’eux. » 

Vivre de son art

Disposant désormais de ressources régulières, il acquiert une maison de pêcheurs en 1925. Il la transforme en atelier et profite de sa vue sur la manche, dans les dunes de Equihen, près de Boulogne. Même s’il n’y séjourne que quelques mois par an, il s’intègre parfaitement à la petite communauté alentour. En effet, il va même jusqu’à jouer de l’accordéon dans les mariages. De plus, il s’inspire des paysages et des ouvriers de la mer pour renouveler ses thématiques artistiques. 

En 1928, il publie un sublime roman graphique, L’Œuvre. Il s’agit de l’histoire d’un géant échappant à son créateur et semant le chaos autour de lui.

Frans Masereel précurseur de la BD. L’œuvre (1928). Crédit photo.

En parallèle, il continue à exposer, un peu partout dans le monde et participe à de grandes rétrospectives à Mannheim, Munich et Amsterdam. 

De sorte que, en 1931, une première monographie française de son œuvre est publiée par Luc Durtain. 

Son œuvre inspire également le cinéma. En 1932, le cinéaste Berthold Bartosch, réalise un film d’animation de 30 minutes, L’idée, adapté de son livre. Il sera projeté en décembre 1934 au cinéma Studio Raspail à Paris. 

La montée du nazisme 

Janvier 1933 marque l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne. Des mesures radicales sont prises, visant l’art dit dégénéré. En conséquence, la maison d’édition de Masereel à Berlin, Malik Verlag, est saccagée et une grande partie de ses livres et ses bois est détruite. Il y est interdit de séjour et reçoit même une menace de mort publique en 1936. 

Comme il s’engage de plus en plus contre le nazisme, il délaisse quelque peu son pacifisme radical. D’abord, il adhère à l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires et participe au Salon des Peintres Révolutionnaires à Paris en 1934. Puis, il réalise des illustrations pour le Comité International d’Aide aux Victimes du Fascisme Hitlérien et organise l’Exposition Internationale sur le Fascisme à la Galerie Vorms à Paris en 1935. 

Cette même année, à l’occasion d’une exposition à Moscou, il entreprend un voyage de six semaines dans ce pays. Il en revient fasciné et convaincu que l’Union soviétique est le seul pays capable de s’opposer à l’Allemagne nazie. 

Capitale paraît à cette époque. Cette critique sociale urbaine en soixante-six dessins est, cette fois-ci, assortie de légendes acerbes, comme pour confirmer ses prises de position.

Frans Masereel précurseur de la BD. Capitale (1935). Crédit photo.

En juin 1936, il retourne en Union soviétique ; y rencontrant même Staline. 

Néanmoins, en 1938, devant les répressions politiques massives opérées en URSS, il commence à douter, sans se distancier publiquement. En effet, il écrira à Romain Rolland : « le communisme en soi n’est pas mauvais : ce sont les hommes qui ne sont pas encore à la hauteur de la cause. » 

La Seconde Guerre mondiale 

En mai 1940, l’Allemagne envahit la France et il doit s’enfuir à pied, avec son épouse, jusqu’à Orléans. Ils trouvent finalement refuge à Avignon, mais leur maison d’Equihen est complètement pillée et détruite. Ainsi, une grande partie de ses œuvres à Equihen et à Paris est détruite ou volée. 

Alors, pour rendre compte des horreurs de la guerre, il publie Juin 40 et Danse macabre en 1942, puis Destins en 1943. 

Pendant la guerre, à Avignon, il noue des liens avec Pierre Seghers qui développe la revue Poésie. Il y collabore, pour résister à sa façon et entre en contact, par l’entremise de Seghers avec Louis Aragon et Elsa Triolet

À cette époque, il rencontre une jeune artiste peintre et lithographe, Laure Malclès, qui deviendra sa maitresse, sans qu’il ne quitte, pour autant son épouse Pauline. 

Finalement, à la Libération et sans moyens, le couple survit tant bien que mal, tandis que Masereel se remet à la création. Il réalise de nouveaux bois, des recueils de dessins, des illustrations et participe à des expositions à Paris, Saarbrücken et Bordeaux. 

En 1949, ils s’installent à Nice et Masereel se lie d’amitié avec Roger Martin du Gard, réalisant même un portrait de l’écrivain. 

La célébrité

Frans Masereel précurseur de la BD. La dormeuse (1960). Crédit photo.

Avec les années 50 et 60 vient le temps d’une reconnaissance beaucoup plus large. Ainsi, les commandes affluent, les expositions s’enchaînent et la Belgique le réhabilite. Ajoutons à cela les manifestations publiques et interviews télévisées, qui viennent renforcer sa célébrité grandissante.

Frans Masereel continue de croire à l’utopie d’un communisme plus humain, il écrit en 1968 : « Quant aux événements de Prague, cette histoire est bien pénible et regrettable ! Mais je ne m’en suis pas trop étonné, car ils découlent du partage de Yalta !… Je garde mon optimisme et je pense que l’humanité arrivera un jour à vivre dans une société dont le système sera quelque chose dans le genre d’un socialisme libertaire. Mais ce n’est pas pour demain !!! » 

Malgré certaines critiques qui lui reprochent de ne pas assez se renouveler, il est atteint d’une frénésie créatrice jusqu’à sa mort. À ce sujet, il affirme en 1970 : « Si, comme le vieux Faust, je pouvais rencontrer le Diable, je lui vendrais mon âme tout de suite, afin de pouvoir réaliser encore tout ce que j’ai en tête. », et en 1971 : « J’ai encore la tête assez vide, les bras en coton, les jambes en pâte de foie, les yeux très fatigués et des soucis pleins les poches. À part ça je me sens un peu mieux, la carcasse tient encore. » 

Il décède le 3 janvier 1972 à Avignon, d’une fatigue généralisée et est enterré à Gand. 

Avec son style rugueux caractéristique des graveurs et l’universalité du message transmis par ses planches, Frans Masereel prophétise la BD et le roman graphique. 

Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler qu’Art Spiegelman a reconnu l’influence majeure du travail de Masereel dans la création de Maus. 

Bonnes lectures à tous ! 

Hakim Aoudia. 

Notre note
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Plaisirs partagés. « Frans Masereel et le roman sans paroles » par Bernard Le Doze

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