Qui était l’émir Abd el-Kader ?
Abd el-Kader La colonisation française Algérie Le soufisme Ibn Arabi

Qui était l’émir Abd el-Kader ?

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 6 minutes

Chef de guerre, homme d’État, guide spirituel, écrivain et poète, Abd el-Kader est le fondateur du premier état algérien moderne. Je vais tenter ici de retracer le parcours de cette figure tutélaire de l’histoire algérienne. Celui d’un homme qui affirmait : « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme, interrogez plutôt sa vie, ses actes, son courage, ses qualités et vous saurez qui il est. »

Un destin

Abd el-Kader ibn Muhieddine est né en 1808, ou 1807, à El Guetna, près de Mascara.

Il est issu d’une famille de l’aristocratie religieuse descendante du prophète, apparentée à l’importante tribu des Hachems. Cette dernière était une tribu makhzen qui collectait les impôts pour les beys ; l’Algérie étant alors sous domination ottomane.

Dès son plus jeune âge, il apprend à lire, écrire et réciter le Coran dans sa totalité. Ensuite, il entame des études de philosophie, d’astronomie et de géographie.

C’est également un cavalier émérite qui maitrise à la perfection le maniement des armes.

À 17 ans, il effectue le pèlerinage de la Mecque en compagnie de son père. Lors de ce voyage de deux mois, qui se prolonge ensuite en Orient, entre Alexandrie, Le Caire, Damas et Bagdad, il redécouvre le soufisme en visitant le tombeau d’Ibn Arabi. Il est également influencé par les réformes politiques de Méhémet Ali et regagne l’Algérie en 1829.

Un chef de guerre

Lorsque les troupes françaises débarquent à Sidi Ferruch le 14 juin 1830, le bey d’Alger capitule ; faisant de la ville une possession française.

Au même moment, le bey d’Oran y pense également, mais renonce face à la volonté d’en découdre des tribus de l’ouest.

Celles-ci se réunissent le 22 novembre 1832. Dans la foulée, elles nomment Abd el-Kader Âmir al-Muminin (émir des croyants), son père s’étant désisté, car se considérant trop vieux.

En 1832, Abd el-Kader est nommé émir des croyants. Crédit photo.

Ainsi, il combat, quinze ans durant, le colonisateur français. De plus, il tente de rassembler les tribus arabes, posant les fondations d’un état moderne avec un drapeau, une monnaie et une armée régulière.

L’exil

À partir de 1841, la rébellion de l’émir Abd el-Kader commence à s’essouffler.

En effet, il perd le soutien des tribus de l’Est et celui du royaume marocain. En conséquence, il est contraint de se rendre le 21 décembre 1847 : « Lorsque Dieu m’a ordonné de me lever, je me suis levé, et j’ai frappé la foudre autant que j’ai pu ; lorsqu’il m’a ordonné de cesser, j’ai cessé, obéissant aux ordres du Très-Haut. C’est alors que j’ai abandonné le pouvoir et me suis rendu à vous. »

Ainsi, il se détourne complètement de la voie des armes. Désormais, il se consacre exclusivement à la théologie et la philosophie : « Comme vous avez pu le discerner dans le miroir de notre conversation, je n’étais pas né pour être un guerrier… je ne cesse de prier Dieu de me laisser revenir vers ma vocation. »

Il est détenu à Toulon puis à Pau, pour finalement être transféré au château d’Amboise en novembre 1848.

Face à l’indignité de ses conditions de détentions, de nombreuses personnalités, dont Émile de Girardin, Victor Hugo, Émile Ollivier et Lord Londonderry, intercèdent en sa faveur auprès de Louis-Napoléon Bonaparte. Ce dernier le libère le 16 octobre 1852, avec une pension annuelle de 100 000 francs et le serment de ne plus jamais fomenter de troubles en Algérie.

Le 16 octobre 1852, au château d’Amboise, le président de la République, futur empereur des Français, sous le nom de Napoléon III, rend la liberté à l’émir Abd El-Kader. (Peinture de Ange-Tissier; Neurdein/Roger-Viollet.)

Si bien qu’il s’installe d’abord à Bursa en Turquie, puis à Damas, en Syrie, en 1855.

Un juste

En juillet 1860, le conflit entre Druzes et maronites du mont Liban est à son apogée, au point de s’étendre à Damas.  Ainsi, les Druzes locaux attaquent le quartier chrétien de la ville, tuant plus de 3 000 personnes.

Lors de ces massacres antichrétiens, Abd el-Kader organise le sauvetage de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ; accueillant les rescapés dans sa maison et celles de ses voisins.

Tableau de Jean-Baptist Huysmans représentant l’émir Abdelkader, protégeant les chrétiens à Damas en 1860, lors des massacres commis par les Druzes. Crédit photo.

Un survivant en fait le récit au journal Le Siècle du 2 août 1869 : « Nous étions consternés, nous étions tous convaincus que notre dernière heure était arrivée […]. Dans cette attente de la mort, dans ces moments d’angoisse indescriptibles, le ciel nous a envoyé un sauveur ! Abd el-Kader est apparu, entouré de ses Algériens, une quarantaine d’entre eux. Il était à cheval et sans armoiries : sa belle figure calme et imposante contrastait étrangement avec le bruit et le désordre qui régnaient partout. »

Un projet de royaume arabe

Dans ce contexte de déclin de l’Empire ottoman et d’affrontements sanglants entre communautés religieuses au Liban et en Syrie, il se retrouve, bien malgré lui, au centre de tractations politiques entre puissances européennes.

L’idée est de créer un état arabe indépendant en Syrie, dont il serait le souverain.

Sa réponse est argumentée, ferme et définitive : « J’ai fait la guerre à la France pendant quinze ans, parce que je pensais que c’était la volonté de Dieu, pour assurer la liberté de mes compatriotes et l’honneur de notre foi. Quand j’ai vu mes compagnons épuisés, que les tribus algériennes refusaient de me suivre, que loin de me seconder, les Marocains voulaient me livrer aux Français, j’ai compris que ma mission était finie et que Dieu lui-même m’ordonnait de poser les armes. J’ai fait ma soumission avec la ferme résolution de consacrer à la prière et aux études religieuses les jours qui me restent à passer sur cette terre. J’espère que Dieu me donnera la force de tenir mon serment jusqu’au bout. Je n’ai jamais eu d’autre ambition que celle de servir Dieu et de mériter sa miséricorde. »

Dernières années

Alors qu’Abd el-Kader se consacre de plus en plus à l’écriture, c’est au début des années 1860 qu’il écrit ses plus beaux poèmes : « Dans cet état d’ivresse, d’effacement, de non-être, je parvins là où il n’est plus, en vérité, ni lieu, ni au-delà… La verticale et l’horizontale se sont anéanties. Les couleurs sont revenues à la pure blancheur primordiale. Toute ambition, toute relation étant abolie, l’état original est rétabli… »

Le 18 juin 1864, il est initié à la franc-maçonnerie par la loge Les pyramides d’Égypte d’Alexandrie, par délégation de la Loge parisienne Henri IV.

En 1865, il se rend à Paris, invité par Napoléon III et est accueilli comme un homme d’État.

Delton, Portrait d’Abd el-Kader avec son entourage, Paris, Musée de l’armée.

Il participe à l’inauguration du canal de Suez, le 17 novembre 1869, du fait de ses liens avec le vice-roi d’Égypte, Ismaïl Pacha.

En 1871, lors de la révolte de Mokrani en Algérie, il renie un de ses fils qui a participé aux troubles.

Il meurt à Damas le 26 mai 1883, et est enterré auprès du grand soufi Ibn Arabi.

En 1966, ses restes sont transférés de Syrie vers l’Algérie, et il repose aujourd’hui au cimetière d’El Alia, à Alger.

Un personnage controversé

En juin 2021, Nordine Aït Hamouda, ancien député dissident du RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie), déclare lors d’une émission télévisée : « Tous les auteurs français le qualifient d’ami de la France. Tout le monde sait que l’émir Abd el-Kader s’est rendu à la France. Tous ses enfants, ses petits-enfants et sa veuve ont reçu des pensions de la part de l’État français. Lui-même a reçu la Légion d’honneur de la part de l’État français. Tout cela suffit amplement pour savoir que l’émir Abdelkader est un traître. »

Finalement, il sera arrêté et condamné à deux mois de prison.

La preuve que près de 140 ans après sa mort, la personnalité de l’émir Abd el-Kader cristallise les oppositions idéologiques dans une Algérie où l’écriture de l’histoire reste problématique.

Rosa Tandjaoui.

Notre note
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