Biennale de Venise : tradition contemporaine !
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Biennale de Venise : tradition contemporaine !

Venise

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 8 minutes

Venise. Un weekend en amoureux dont elle a toujours rêvé, les gondoles, la place Saint-Marc, le pont des Soupirs. Pour d’autres, Venise est un rendez-vous, un rituel. Un groupe d’irréductibles se rend tous les deux ans à la Biennale d’Art contemporain de Venise. Avant de vous parler de celle en cours, nous voudrions vous raconter l’histoire de cette petite tradition.

L’origine du rituel

En juillet 2001, Myriam Gasparini, qui travaillait au Centre Pompidou en tant que professeure relais, organise avec une amie, des collègues de l’Éducation nationale et de la DAAC (délégation académique à l’éducation artistique et à l’action culturelle) et des ami-e-s, un voyage à Venise à l’occasion de la Biennale d’Art contemporain, regroupant plus d’une trentaine de personnes.

Il s’agissait de se retrouver, de se connaître dans un contexte différent, de permettre des rencontres, de marquer la fin d’une année avant la pause estivale, mais surtout d’aller au-devant de l’actualité artistique. Arriver par un train de nuit où l’on a pris l’apéritif tous ensemble.

À la bonne franquette

Les premières années, ils dormaient dans une auberge tenue par des Arméniens sur le Campo Santa Margherita. Il faut s’y voir : au milieu de l’une des plus belles villes du monde, devoir rentrer avant 23 heures, dans des dortoirs, partager une salle de douches avec la supérieure de son compagnon (ou sa propre supérieure), le tout plutôt sale. Pendant quatre ou cinq jours, parcourir les Giardini, les musées des collectionneurs et des fondations, les pavillons en off dans la ville. Essayer d’éviter les restaurants de touristes trop chers et souvent mauvais.

Dans ces premières années, le groupe invitait aussi des artistes et a fait appel à la guide conférencière Marilène Malbert, qui habitait sur place.

C’est devenu une habitude. Vingt ans après, l’aventure existe toujours.

Mais alors, qu’est-ce que la Biennale d’Art contemporain de Venise ?

À la queue du poisson se trouvent les Giardini della Biennale : les jardins de la Biennale. Dans ces jardins sublimes au bord de la lagune, sous le chant insistant des cigales, des pays ont construit des pavillons, qu’ils utilisent pour exposer leurs artistes ou leurs architectes lors des biennales d’art contemporain ou d’architecture. Il y a bien sûr une dimension géopolitique importante qui ne peut vous échapper.

Giardini della Biennale, Venise. Copyright Itinari.com.

Dans l’allée centrale ? Le pavillon italien, appelé pavillon central, présente une exposition générale, autour du thème choisi pour l’édition. Mais aussi dans cette allée centrale, la France, l’Espagne, la Belgique, l’Allemagne, les États-Unis. Petit à petit, les pays gagnent leur place au sein des Giardini et de nouvelles allées se créent. Vous vous promenez donc de pays en pays pour aller voir ce qui se fait dans le monde.

Chaque Biennale est orchestrée par un-e commissaire principale, qui choisit un thème. Chaque pays a ensuite sa-son propre commissaire qui organise alors l’exposition au sein du pavillon. Un ou plusieurs artistes sont alors choisis pour représenter son ou leur pays. Chaque année, un pavillon remporte le Lion d’Or. L’entrée des Giardini est payante et le ticket n’est valable qu’une seule journée.

Les pays qui n’ont pas obtenu leur place au sein des Giardini occupent temporairement des Palazzi dans la ville pour y installer leur pavillon dont l’entrée est libre et gratuite. Dans le guide de la biennale, il y a pour chaque édition une carte où figurent les pavillons dit « en off » pour les retrouver dans la ville. Il y a donc ensuite des musées qui profitent de la Biennale pour accueillir de l’art contemporain. Des fondations ou des collectionneurs organisent des expositions sur cette même période, comme François Pinault qui fait au Palazzo Grassi une monographie sur Marlène Dumas et à la Punta della Dogana une de Bruce Nauman, artistes majeurs de la scène de l’art contemporain.

Petit à petit, de nouveaux pavillons se sont fait leur place dans les Giardini et un nouveau lieu a été ouvert : l’Arsenale, à une station de vaporetto des Giardini. Cet ancien arsenal militaire est comme un long et immense pavillon international où les visiteureuses traversent une forêt d’art contemporain, jusqu’à sortir du bâtiment pour aller trouver de nouveaux pavillons.

Aujourd’hui, une entrée biennale vaut pour les Giardini et l’Arsenale, une journée seulement à chaque lieu. Comptez bien effectivement une journée entière pour parcourir chaque site.

Sculptures de Lorenzo Quinn près de l’Arsenale. Copyright newyorksocialdiary.com

Pourquoi y aller en groupe ?

Quand Ronan, conférencier du Centre Pompidou, raconte Venise, il tient à souligner l’importance du groupe : être ensemble permet de croiser les regards, les connaissances, les avis, les interprétations. Voir une œuvre ne suffit pas : la partager fait toute sa force, c’est ainsi qu’elle nous touche davantage.

Aller à Venise pour la Biennale, c’est avoir une approche différente du monde, nous dit-il. Une approche différente de l’art contemporain, déjà, parce qu’entre s’y plonger pendant une semaine et aller voir une exposition ou un musée par semaine dans son quotidien, il y a une différence de taille. Mais aussi et surtout une approche différente de l’actualité : par cet amour commun de l’art contemporain, le groupe partage une même manière d’appréhender la société. C’est une autre réflexion sur l’époque présente qui est permise. Qu’est-ce que les artistes disent de nous ? De ce qui se passe ? C’est comme un compas pour indiquer où nous en sommes, où nous allons.

Depuis 2009, le groupe a changé de crèmerie : des chambres doubles ou individuelles à l’hôtel Domus Ciliota, ancien couvent catholique, dans une Calle derrière le Campo San Stefano. C’est un endroit stratégique : au cœur de la ville sans être ultra touristique, c’est un quartier où l’on croise des Vénitien-ne-s. Ronan ajoute que la sobriété de l’hôtel (luxueux comparé aux « Arméniens ») permet de se nettoyer les yeux entre chaque journée de visites. Vous y trouverez, à deux pas, entre autres : le musée du verre, le pont et le musée de l’Accademia, le Palazzo Fortuny, le Palazzo Grassi.

Pont et galerie de l’Accademia. Crédit photo.

La composition du groupe a évolué, diminué, changé. Mais un noyau dur reste et maintient la tradition. Il y a des rituels implicites : la première visite se fait à Fortuny, le Spritz au Campo Del Remer, la glace Grom au Campo San Barnaba, le Spritz Campo San Stefano pour regarder passer celles qui ont mis leurs plus belles tenues, et depuis peu, les repas réguliers au restaurant près de l’hôtel. Explicitement chacun sait : le rendez-vous est pris pour tous les deux ans.

Biennale di Venezia 2022

Cette année, pour la 59e édition, Cecilia Alemani était la première femme italienne commissaire de la Biennale d’Art contemporain de Venise. Et en tant que telle, elle s’engage à « donner la voix à des artistes pour réaliser des projets uniques qui reflètent leurs visions et notre société. » Elle a choisi pour thème The Milk of Dreams, du titre d’un livre de contes écrit par Leonora Carrington, dans lequel l’imagination réinvente sans cesse le monde. Faisant le constat de l’état de notre monde avec ses crises, le réchauffement climatique et la pandémie encore en cours, il s’agissait cette année de permettre aux artistes de nous faire rêver, imaginer autrement. Engagée et bien ancrée dans notre époque, la commissaire a choisi, pour inverser la tendance de toutes les années précédentes, d’exposer 80% d’artistes femmes et seulement 20% d’hommes. Les minorités pouvaient ainsi exprimer leur voix avec le support du nombre. Ainsi, l’on pouvait voir de nombreuses œuvres traitant de la subjectivité des femmes noires, comme les sculptures de Simone Leigh au pavillon américain, ainsi qu’à l’Arsenale ; d’ailleurs lauréate du prix de la meilleure artiste de l’exposition internationale.

Brick House de Simone Leigh. Copyright Biennale de Venise 2022.

Le pavillon péruvien, par un jeu de collages, dénonçait les violences sexistes et sexuelles.

Christian Bendayan « Indios Antropófagos » Pavillon du Pérou, Biennale d’Art de Venise. Copyright Christian Bendayan.

Le pavillon de la Nouvelle-Zélande nous emmenait auprès de la communauté Fa’alafine, le troisième genre des Sãmoa.

Yuki Kihara, « Deux Fa‘afafine sur la plage (Après Gauguin) 2020. Copyright Yuki Kihara.

Les murs du pavillon polonais sont tapissés d’une fresque brodée et peinte représentant l’histoire et la vie quotidienne du peuple Rom.

Re-enchanting the World (2021) de Malgorzata Mirga-Tas, présenté dans le pavillon de la Pologne, Giardini, Biennale d’Art contemporain de Venise, 2022. ©Guy Boyer.

Le pavillon des Pays nordiques a laissé le champ libre au peuple Sámi, qui vit au croisement des trois pays pour alerter à travers diverses œuvres sur sa situation et la répression à laquelle il fait face.

Pavillon des pays nordiques – What we share. A model for cohousing – 17ème biennale d’architecture de Venise – © Francesco Galli.

Et la France alors ?

Nous saluons particulièrement l’initiative française qui a choisi d’être représentée par Zineb Sedira, artiste d’origine algérienne. Soixante ans après la fin de la guerre d’Algérie, la France assume timidement son mauvais rôle et ses crimes. Mais les enfants d’immigré-e-s algérienn-e-s réussissent à faire la lumière sur ce pan d’Histoire que la France aurait préféré couper de son roman. Nous pensons par exemple à La discrétion de Faïza Guène. Ici, la cinéaste Zineb Sedira nous offre une reconstitution du bar du film Le Bal d’Ettore Scola, une reconstitution du salon de ses parents, de l’appartement de sa jeunesse. À travers un film auquel elle a fait participer sa famille et ses ami-e-s, elle met en mouvement ces décors, et met en réponses des images d’archives sur l’histoire de l’immigration algérienne. La visite de notre pavillon national est une merveilleuse plongée dans son univers chaleureux et plein d’humour.

Zineb Sedira « Les Rêves n’ont pas de Titre » Pavillon Français Biennale d’Art de Venise. Copyright Zineb Sedira.

Un grand bravo au pavillon britannique qui a remporté le Lion d’Or.

Pavillon britannique de la Biennale d’art de Venise. Crédit photo.

À l’écart des Giardini et de l’Arsenale, au Palazzo Ducale (Palais des Doges), les tableaux-sculptures monumentaux d’Anselm Kiefer vous attendent après un parcours au milieu d’immenses et sublimes tableaux religieux de Veronese et autres grands maîtres. Passez ensuite par les cellules des prisonniers puis le pont des Soupirs.

Vue de l’installation Anselm Kiefer – photo Andrea Avezzu – Copyright Gagosian & Fondazione Musei Civici Venezia.

Une temporalité double

Peut-être avez-vous la même intuition que nous à ce stade de la lecture. La Biennale d’Art contemporain de Venise porte en elle une temporalité paradoxale. Venise, l’éternelle, l’une des plus belles villes du monde, avec ses pilotis, ses canaux et ses palais souvent effrités semble échapper au temps. Ce voyage traditionnel, avec ses habitudes, ses rituels et son noyau dur de fidèles ami-e-s, aussi. Ce sont les mêmes lieux, le même hôtel, les mêmes terrasses et restaurants, les mêmes Giardini, Arsenale, musées, fondations, palais. Et si l’art contemporain est une catégorie floue et large, si l’on voit quelques rétrospectives, des œuvres et des artistes issu-e-s du répertoire, il n’en est pas moins l’irruption franche du présent au cœur d’un passé qui se préserve tant bien que mal. Notez que cette tradition d’y retourner tous les deux ans accentue cette temporalité ambivalente. Les souvenirs se projettent vivant dans les déambulations présentes. Et l’on fait des projets pour la prochaine fois.

Les canaux de Venise. Copyright euroviajar.com.

Chaleur, feux de forêt, montée des eaux. L’avenir et Venise sont menacés. L’urgence vient s’ajouter. Le temps semble s’accélérer. Mais dans deux ans rien n’aura changé. Il y aura toujours la Biennale d’Art contemporain de Venise. Ce paradoxe temporel est peut-être justement une clé pour oublier le temps ; ne laisser exister que la beauté, l’art, les émotions.

Lou Gasparini.

Notre note
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Venice Art Biennale 2022: The Milk of Dreams / Arsenale

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