Kutché, et l’occident découvre le Raï !
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Kutché, et l’occident découvre le Raï !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 4 minutes

Il y a 35 ans était enregistré à Londres l’album Kutché. Bien plus qu’une simple collaboration entre le chanteur de Raï, Cheb Khaled, et le compositeur et musicien, Safy Boutella, Kutché révolutionne le Rai et le propulse au-devant de la scène musicale internationale. Un disque au statut particulier, devenu culte au point de susciter la fierté de tout un pays, l’Algérie !

Les origines

Dans la langue darja (l’arabe du quotidien), le mot raï, souvent prononcé Ya rayi ou ya ray, revêt plusieurs significations connexes. Il signifie avis, opinion, point de vue, façon de voir, conseil, mais aussi volonté, jugement ou pensée.

Le Raï traditionnel, qui voit le jour autour des années 1950, peut être considéré comme un dérivé de deux courants musicaux. Le melhoun, qui remonte à la dynastie almohade au XIIIe siècle et le bedoui Oranais, dont les racines remontent au XVIe siècle.

Sous sa forme brute, Il utilise les instruments traditionnels de la musique arabe : la flute, la darbouka et le bendir. De plus, il est sous influence directe des interprètes de l’époque : Cheikh Khaldi, Cheikh Hamada et surtout Cheikha Remitti. Le titre de Cheikh et Cheikha (maître et maîtresse) leur étant attribué au sens de celui ou celle qui excelle dans la pratique de son art.

Une urgence musicale

Bien avant l’indépendance algérienne en 1962, le Raï utilise une sorte de langage codé, mélange de darja, d’argot et de mots français. Ceci lui permet de traiter de l’interdit et du tabou, mais le cantonne dans certains lieux : les cabarets, les bars, les boites de nuit, les cafés et les fêtes de mariages.

Après l’indépendance, il continue à se développer dans la région oranaise. Ainsi, il intègre de nouveaux instruments occidentaux : violon, accordéon et guitare électrique.

Le Raï moderne, quant à lui, naît à la fin des années 1970. Contrairement à la musique berbère engagée, il se veut apolitique. C’est une musique de jeunes, de fête et d’ambiance qui permet de s’amuser pour oublier les difficultés du quotidien. Voilà pourquoi les chanteurs et chanteuses de Raï sont présentés sous le surnom de cheb ou cheba (jeune en arabe). Cependant, cette musique n’en est pas moins contestataire, puisqu’elle brise les tabous d’une société algérienne conservatrice. En effet, elle aborde les sujets du sexe, de l’alcool et de la drogue.

Une reconnaissance officielle tardive

Au début des années 1980, la nouvelle génération s’empare du phénomène. De plus, elle ne cesse de le développer avec l’apport d’instruments modernes tels que le synthétiseur.

La chanson raï envahit les espaces non institutionnels et profite du remplacement du disque vinyle 45 tours par la cassette.

Ainsi, on passe de 17 000 cassettes déclarées en 1977 à 4 millions en 1983. D’un autre côté, le nombre d’éditeurs passe de 64 en 1982 à 120 en 1983.

Dès lors émergent Cheba Fadila, Cheb Khaled, Cheb Mami, Cheb Sahraoui, Cheba Zahouania, Cheb Hamid, Cheb Kader. Mais aussi de nombreux groupes comme Raïna Raï et le label mythique Disco Maghreb.

Pourtant, la radio et la télévision algériennes continuent de bouder cette vague musicale qui ne cesse de prendre de l’ampleur.

À ce sujet, Cheb Khaled affirme : « À la RTA (Radio Télévision Algérienne), il y a des millions de lettres qui réclament du Raï. Des gens qui veulent contacter les chanteurs. Les gens de la télé n’y répondent jamais. Moi, toute l’Algérie me connaissait dès l’âge de 20 ans, il a fallu attendre 1985 pour que la télé daigne me diffuser une petite fois, à 25 ans. »

Effectivement, le Raï est intégré la première fois au Festival de la jeunesse de Riadh el Feth en 1985, à Alger et la télévision algérienne commence à retransmettre des concerts entiers dès 1988.

Un album financé par les autorités algériennes

À la même époque, Martin Meissonnier est un jeune producteur à la carrière déjà bien remplie. Amateur de Jazz et de musiques du monde, il produit Don Cherry, John Lee Hooker, Albert Collins, Dizzy Gillespie, mais également Fela Kuti et King Sunny Ade.

Il découvre le Raï sur une cassette qu’un ami lui fait parvenir et décide de se rendre en Algérie. Là, il rencontre le jeune roi du Raï : « À l’époque, Khaled chantait dans les mariages toute la nuit. Il commençait pour les hommes et, à partir de 3 heures du matin, changeait de répertoire et chantait pour les femmes. »

Ce voyage aboutit à l’organisation du fameux festival raï de Bobigny, le 23 janvier 1986, première scène qui donne à cette musique une visibilité internationale : « Ce concert en banlieue n’avait bénéficié que d’une maigre campagne de publicité, mais son succès a été totalement inattendu. Les 2 000 places de la MC93 ont été prises d’assaut et les 2 000 personnes restées dehors essayaient de se frayer un chemin à l’intérieur. Khaled n’avait pas de passeport, mais sa légende l’avait précédé… »

Deux ans plus tard, Martin Meissonnier est contacté par Safy Boutella pour l’aider à réaliser un album studio avec Cheb Khaled.

Le disque est financé par les autorités algériennes, par le biais de l’Office Riadh el Feth, dirigé à l’époque par le colonel Hocine Senoussi.

Ce dernier, véritable mécène du Raï, décide de le prendre en charge : « Le Raï, pour nous, constitue un podium pour cette jeunesse qui a besoin de “s’éclater”. C’est pour cela que nous lui accordons une telle importance. Je préfère voir un jeune venir danser le raï à Riadh el Feth plutôt que de traîner dans les cafés. En plus de cela, le Raï est en passe de devenir un événement de portée internationale. Et qui nous dit que le Raï ne fera pas mieux connaître au monde l’Algérie que son gaz ? »

Un mariage de la carpe et du lapin réussi

De prime abord, la collaboration entre un pur produit du Raï et un compositeur de musiques de film également musicien de jazz fusion, formé à la Berklee College of Music de Boston, n’est pas évidente.

Cependant, loin d’être une simple association de circonstance entre deux artistes que tout oppose, la mayonnaise prend, au point de faire de cet album un véritable chef-d’œuvre.

En effet, ce disque est une parfaite alliance entre conservatisme et progressisme. D’un côté, l’emprunt et la transmission du patrimoine musical oranais, algérien et maghrébin. De l’autre, l’assimilation des formes contemporaines de la musique occidentale, sans renier l’originalité et la particularité de l’ensemble.

Finalement, Kutché est un petit bijou de synthèse musicale. Un objet cosmopolite et multiculturel qui tend vers l’universel.

Hakim Aoudia.

Notre note
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Cheb Khaled & Safy Boutella ‎ » Kutché  » 1988 – 100% rai

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