Le Listenbourg, ou une histoire des fake news !
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Le Listenbourg, ou une histoire des fake news !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 7 minutes

Quel que soit le nom qu’on leur donnent, les fausses nouvelles, mensonges, canulars, rumeurs ou fake news existent et circulent depuis l’aube des temps. Cependant, elles sont aujourd’hui beaucoup plus destructrices car le numérique leur permet une diffusion instantanée et massive. Le Listenbourg, ce pays fictif créé par des internautes en est un exemple flagrant.

Un peu d’histoire

Mensonges, canulars, rumeurs, calomnies, duperies, intox, fausses nouvelles, tromperies, propagandes, désinformations, faits alternatifs, hoax et autres fake-news n’ont pas attendus la naissance de l’écriture, autour de 3500 avant J.-C., ni celle de l’imprimerie au XVe siècle et encore moins celle de l’internet pour exister. En fait, ils existent depuis la nuit des temps et sont probablement nés en même temps que l’humanité.

Dans la mythologie grecque

Commençons par la déesse Apaté et son pendant masculin Dolos. Ilsincarnent la duperie, la perfidie, la fraude, la déception, la tromperie, la malhonnêteté, la supercherie et la ruse. De plus, ils font partie des maux contenus dans la boite de Pandore. Cette dernière ayant été envoyée sur Terre par Zeus pour se venger des hommes.

Dans la mythologie romaine

Ici, on retrouve la déesse Fama qui représente la voix publique. Dotée de multiples oreilles, yeux et bouches, elle peut voir et écouter tout ce qui se passe dans le monde des mortels et des divinités et le répéter à loisir. Ainsi, elle est munie de deux trompettes : l’une longue pour annoncer la renommée et l’autre petite, pour colporter la rumeur.

La déesse Fama, Place Stanislas Nancy. Copyright P. Saucourt.

Dans la Grèce antique

En 399 avant J.-C., le philosophe grec Socrate, qui enseigne aux jeunes athéniens la recherche de la vérité, allant même jusqu’à débattre avec tout un chacun dans les rues d’Athènes, suscite bons nombres de jalousies. Ainsi, on l’accuse de corrompre la jeunesse et de ne plus reconnaitre les dieux grecs. Il sera finalement condamné à mort et devra boire un poison : la ciguë.

La Mort de Socrate, par Jacques-Louis David. 1787. Metropolitan Museum of Art, New York. Copyright WIKIMEDIA COMMONS.

Dans la Chine impériale

Au IV siècle avant J.-C., dans le traité de stratégie militaire du général chinois Sun Tzu, L’Art de la guerre, ce dernier évoque les meilleures manières de duper l’ennemi : “ L’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat. […] Il faut feindre la faiblesse, afin que l’ennemi se perde dans l’arrogance.

Sun Tzu. Crédit photo.

Au Moyen Âge

Au Ve siècle après J.-C., l’historien byzantin Procope de Césarée rédige de nombreux ouvrages à la gloire de l’empereur Justinien. Il va même jusqu’à lui attribuer la construction de monuments édifiés par ses prédécesseurs. Mais à la mort de ce dernier, paraît une Histoire secrète de Justinien qui dresse de lui un portrait peu flatteur et médisant.

Encore plus proche de nous, l’histoire de Philippe le Bel, roi de France de 1285 à 1314 et l’un des héros de la saga Les Rois maudits de Maurice Druon. Celui-ci, en conflit avec les autorités religieuses de l’époque et souhaitant affirmer son pouvoir suprême sur son royaume, n’hésite pas pour y parvenir à utiliser rumeurs, fake news et fausses accusations.

Philippe IV le Bel. Crédit photo.

Ainsi, il commence par accuser l’évêque Bernard Saisset de traîtrise, puis le pape Boniface VIII lui-même. Il accuse ce dernier d’hérésie et d’actes de sorcelleries, allant jusqu’à le faire juger par un concile.

Enfin, Philippe le Bel orchestre également le procès des Templiers. Là, il n’y va pas de main morte : sodomie, baisers rituels sur l’anus, crachat sur des crucifix et j’en passe !

La fin de l’histoire est connue : l’ordre Templier est dissout, ses membres brulés et pourchassés. Ainsi, le roi apparait seul comme sauveur de la chrétienté, débarrassé de l’influence de l’église.

Dès l’invention de l’imprimerie

Au XVe siècle, en pleine Renaissance, Gutenberg révolutionne le monde de la culture en créant l’imprimerie. En effet, cette innovation permet la propagation et la démocratisation des idées et du savoir, qui étaient en ces temps-là entre les mains d’un petit cercle de sachants. Cependant, cette invention n’est pas du tout du goût des moines copistes, qui font immédiatement circuler des rumeurs selon lesquelles l’encre rouge utilisée par les imprimeurs est le sang même du diable.

Johannes Gutenberg dans son atelier. © Getty – Fine Art Images.

Avec la naissance des canards

Avec l’amélioration des techniques d’impressions naissent les canards, ancêtres de nos journaux papiers actuels.

À la Révolution française, Marie Antoinette en fait les frais. Toutes les fake news publiées à son sujet contribuent, dans une certaine mesure, à son exécution le 16 octobre 1793.

En 1844, Gérard de Nerval écrit dans son Histoire Véridique du Canard : “ Le canard est une nouvelle quelquefois vraie, toujours exagérée, souvent fausse. […] Ce sont les détails d’un horrible assassinat, illustré parfois de gravures d’un style naïf : c’est un désastre, un phénomène, une aventure extraordinaire ; on paye cinq centimes et l’on est volé.

Histoire véridique du canard – p121 – Frontispice. Copyright Histoire Véridique du Canard, Gérard de Nerval.

De l’autre côté de l’Atlantique, Benjamin Franklin, inventeur du paratonnerre et l’un des rédacteurs de la Constitution américaine, fut aussi un maître de la propagande !

En effet, il mettra en place toute une série de manipulations, dont la plus célèbre reste la parution d’un faux supplément du journal de Boston en 1782. Y sont publiées de fausses preuves de massacres commis par des Indiens à la solde du roi George, dont l’objectif est de rallier l’opinion publique britannique à la cause de l’indépendance américaine.

Au XXe siècle

Le début du XXe siècle est marqué par un faux célèbre. Ainsi, Le Protocole des Sages de Sion, texte inventé par la police secrète du tsar Nicolas II et publié pour la première fois en Russie en 1903, se présente comme un plan de conquête du monde établi par les juifs et les francs-maçons. Ce dernier sera repris par Adolph Hitler dans Mein Kampf, et de nos jours, alors que l’on sait qu’il a été inventé de toutes pièces, des sites suprémacistes et complotistes continuent d’y faire référence.

En 1938, Orson Welles diffuse sa version radiophonique de La Guerre des Mondes de H. G. Wells, sur les ondes de la radio américaine CBS. Dès le lendemain, les journaux accusent Welles d’avoir fait souffler un vent de panique sur l’Amérique. En réalité, il n’en est rien et ces mêmes journaux profitent des rares scènes de panique qui ont réellement eu lieu, pour régler leurs comptes avec une nouvelle venue qui risque de les priver d’une partie de leurs revenus publicitaires : la radio.

Plus récemment, certains d’entre nous se rappellent certainement la rumeur d’Orléans. En mai 1969, le bruit court dans la ville que des femmes disparaissent dans les cabines d’essayages de magasins tenus par des Juifs, pour être livrées à un réseau de traite des Blanches. À l’époque, Edgar Morin et de nombreux sociologues mèneront l’enquête, pour finir par établir qu’il s’agit de fantasmes, peurs et préjugés inscrits dans l’inconscient collectifs, qui ont finis par se cristalliser dans cette rumeur.

Au XXIe siècle

Avec l’avènement d’internet, des réseaux sociaux et de la mondialisation des échanges, la diffusion de fake news est aujourd’hui instantanée et massive. De plus, elle cache d’énormes intérêts économiques. Mais surtout, chacun d’entre nous possède les moyens de les fabriquer, les diffuser, les relayer et ainsi manipuler l’opinion. Car des campagnes électorales de Jair Bolsonaro et Donald Trump à la guerre en Ukraine, les réseaux sociaux sont aujourd’hui massivement utilisés à cette fin, au point d’ébranler les fondements même de la démocratie.

Le cas du Listenbourg

L’histoire du Listenbourg est celle d’un pays qui n’existe pas. Il s’agit d’un canular lancé sur Twitter, le dimanche 30 octobre 2022, par un internaute nommé Gasparado à ses 250 000 abonnées, dont l’objectif est de dénoncer le manque de connaissance en géographie des Américains. Ainsi, Gasparado dessine une carte de l’Europe et en plein océan atlantique, adossé à l’Espagne et au Portugal, il ajoute un pays fictif, Le Listenbourg. Les médias américains ne se laissent pas prendre au piège, mais la nouvelle provoque un véritable emballement médiatique, notamment en France. Au point que le 12:45 d’M6 y consacre un reportage. Le cas du Listenbourg, c’est l’histoire d’un paradoxe. Celui qui permet de relativiser l’effet des fake news, mais aussi de démontrer l’immense pouvoir virale du numérique.

Les solutions : douter, vérifier et argumenter !

Si internet et les réseaux sociaux semblent, à première vue, nous permettre d’échapper au pouvoir des sachants, des élites, des hommes politiques et autres médias de masse, c’est pour nous plonger dans un no man’s land dont nous ne maitrisons pas les tenants et aboutissants.

Quoi qu’on en dise, les médias, avec leurs qualités et leurs défauts, restent nos meilleures sources d’informations. Derrière un média, il y a des journalistes qui font le tri dans l’information, la vérifie et enquêtent. Ceci n’est jamais le cas sur les plateformes et autres réseaux sociaux.

Alors, en attendant une régulation qui rendrait chacun responsable des informations, désinformations et fake news qu’il diffuse, armons-nous de patience, de beaucoup de curiosité, d’un doute raisonnable, d’une certaine rigueur intellectuelle et essayons toujours d’argumenter plutôt que d’affirmer.

À bon entendeur, salut !

Hakim Aoudia.

Notre note
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Les fausses informations dans l’histoire

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