Octave Mirbeau : un écrivain visionnaire !
Octave Mirbeau Léon Werth Anarchisme Bourgeoisie Matérialisme

Octave Mirbeau : un écrivain visionnaire !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 7 minutes

Octave Mirbeau fut un écrivain visionnaire et un grand démystificateur d’une brûlante actualité. Il sévit dans une période révolutionnaire s’il en est. Jugez du peu : naître et mourir à quelques jours de la Révolution française de février 1848 et la Révolution russe de février 1917.

Un premier traumatisme fondateur

Petit-fils de notaires normands, il effectue l’essentiel de sa scolarité dans des établissements catholiques. Notamment au collège des jésuites Saint François-Xavier de Vannes, d’où il est chassé en 1863 dans des conditions plus que suspectes.

Le collège des jésuites Saint François-Xavier de Vannes. Domaine public.

C’est là un premier traumatisme fondateur de son anticléricalisme viscéral. Ainsi à l’époque, le collège est dirigé par le père Stanislas du Lac, qui sera plus tard indirectement accusé par Octave Mirbeau d’attouchements et de viols dans son roman autobiographique Sébastien Roch : « Malgré son trouble, Sébastien ne pouvait s’empêcher de remarquer malicieusement que cette piété exaltée, que ces ardentes extases divines s’accordaient difficilement avec le plaisir plus laïque, de fumer des cigarettes et de boire des verres de liqueur. Et l’agitation insolite du Père, le frôlement de ses jambes, cette main surtout, l’inquiéta. Cette main courait sur son corps, d’abord effleurante et timide, ensuite impatiente et hardie. Elle tâtonnait, enlaçait, étreignait. »

L’absurdité de la guerre

Il est mobilisé pour la Guerre de 1870. l’absurdité du conflit et l’expérience traumatisante de la débâcle lui inspirent Le calvaire, publié en 1886.

Ernest Meissonier, Le Siège de Paris (durant la guerre franco-allemande de 1870), huile sur toile, 1870-1884. Crédit photo Paris, musée d’Orsay.

Octave Mirbeau y règle ses comptes avec la patrie, la famille, l’école et l’armée. Le second chapitre du roman fera scandale : « Je comprenais que la loi du monde, c’était la lutte ; loi inexorable, homicide, qui ne se contentait pas d’armer les peuples entre eux, mais faisaient se ruer l’un contre l’autre les enfants d’une même race, d’une même famille, d’un même ventre. Je ne retrouvais aucune des abstractions sublimes d’honneur, de justice, de charité, de patrie dont les livres classiques débordent, avec lesquelles on nous élève, on nous berce, on nous hypnotise pour mieux duper les bons et les petits, les mieux asservir, les mieux égorger. Qu’était-ce donc que cette patrie, au nom de laquelle se commettaient tant de folies et tant de forfaits (…) »

Un chroniqueur renommé et craint

Démobilisé, il monte à Paris en 1872 et vend sa plume en tant que journaliste à L’Ordre de Paris, quotidien bonapartiste, puis en devenant secrétaire particulier de l’ancien député de l’Orne Henri-Joseph Dugué de La Fauconnerie.

Il entame ainsi une carrière de chroniqueur renommé et craint. Il s’intéresse à la littérature, au théâtre, à la peinture, la sculpture et la musique.

Par ailleurs, il sera l’un des premiers défenseurs de Camille Claudel et entamera une longue amitié avec Claude Monet et Auguste Rodin.

Tête d’Octave Mirbeau par Auguste Rodin (1912). Crédit photo Musée Rodin, Paris.

En 1888, parait L’Abbé Jules, roman majeur dans son œuvre, proprement dostoïevskien, qui évoque l’histoire d’un prêtre névrosé et frustré sexuellement, en révolte constante contre les institutions sociales qui l’étouffent, et notamment l’église.

Un anarchiste convaincu

Politiquement, il reste un anarchiste convaincu.

Ainsi, il ira jusqu’à appeler ses lecteurs à faire « la grève des électeurs » : « Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est d’ailleurs pas en son pouvoir de te donner. […] Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne disent rien, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. »

La grève des électeurs, texte d’Octave Mirbeau écrivain visionnaire paru le 28 novembre 1888. Crédit photo.

Payer l’amende d’Émile Zola

Dreyfusard convaincu, il rédige le texte de la pétition des intellectuels, qui paraît le 16 janvier 1898 et collabore à L’Aurore de 1898 à 1899.

De plus, il participe à de multiples réunions publiques à Paris et en France, se faisant tabasser à plusieurs reprises par les nationalistes et antisémites. Ainsi, il ira jusqu’à payer de sa poche l’amende d’un montant de 7 555,25 francs, à laquelle est condamné Émile Zola pour son « J’Accuse ».

J’Accuse… d’Émile Zola ! dans L’Aurore du 13 janvier 1898 – Source RetroNews BnF.

Dans sa pièce de théâtre Les mains sales, Jean-Paul Sartre dira de lui qu’il était « potentiellement subversif et irrécupérable ».

Au tournant du siècle, Octave Mirbeau devient un auteur à succès

Photographie de Octave Mirbeau écrivain visionnaire, 1900 ©Getty

En 1899, avec Le Jardin des supplices, il propose un texte de combat et de dénonciation de la société capitaliste : « Le meurtre est la base même de nos institutions sociales, par conséquent la nécessité la plus impérieuse de la vie civilisée… S’il n’y avait plus de meurtre, il n’y aurait plus de gouvernements d’aucune sorte, par ce fait admirable que le crime en général, le meurtre en particulier sont, non seulement leur excuse, mais leur unique raison d’être… Nous vivrions alors en pleine anarchie, ce qui ne peut se concevoir… Aussi, loin de chercher à détruire le meurtre, est-il indispensable de le cultiver avec intelligence et persévérance… Et je ne connais pas de meilleur moyen de culture que les lois. »

Une critique sans concessions de la société bourgeoise

Le journal d’une femme de chambre, publié en 1900, est le récit subversif d’une critique sans concessions de la société bourgeoise de l’époque.

Le monde vu à travers les yeux de Célestine, une soubrette : « Ah ! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains, que l’apparence et que, seules, les formes extérieures éblouissent, ne peuvent pas se douter de ce que le beau monde, de ce que la « haute société » est sale et pourrie. »

Porté plusieurs fois à l’écran, l’adaptation la plus réussie reste celle de Luis Buñuel en 1964, avec Jeanne Moreau dans le rôle de la femme de chambre.

Le journal d’une femme de chambre de Luis Buñuel avec Jeanne Moreau, adaptation du roman éponyme de Octave Mirbeau écrivain visionnaire.

Une cinquantaine de contes cruels

En 1901, parait Les 21 jours d’un neurasthénique, assemblage hétéroclite d’une cinquantaine de contes cruels déjà parus depuis une quinzaine d’année dans la presse.

Le tout tenant grâce à un narrateur trainant sa « neurasthénie » comme un boulet, tentant, de soigner son vague à l’âme en observant ses congénères : « Quand on est un bourgeois cossu, bien obéissant, respectueux des usages mondains, il faut, à une certaine époque de l’année, quitter ses affaires, ses plaisirs, ses bonnes paresses, ses chères intimités, pour aller, sans trop savoir pourquoi, se plonger dans le grand tout. […] Donc je voyage, ce qui m’ennuie prodigieusement, et je voyage dans les Pyrénées, ce qui change en torture particulière l’ennui général que j’ai de voyager. Ce que je leur reproche le plus, aux Pyrénées, c’est d’être des montagnes… »

Un passage par le théâtre

Grâce au théâtre, le succès va se transformer en triomphe et dépasser les frontières.

Les affaires sont les affaires en 1903, puis Le Foyer en 1908 ; deux comédies de mœurs au vitriol qui dénoncent l’argent roi, l’individualisme, l’injustice sociale et qui seront, non sans mal, données à la Comédie-Française, au terme d’une violente bataille judiciaire.

Léon Tolstoï dira de lui à cette époque : « le plus grand écrivain français contemporain, et celui qui représente le mieux le génie séculaire de la France ».

Faire de son automobile une héroïne

La CGV (Charron, Girardot et Voigt) de 1902, dont Octave Mirbeau écrivain visionnaire fera l’héroïne de son roman La 628-E8. Crédit photo.

En 1907, avec La 628-E8, il fait de son automobile une héroïne, au point d’utiliser sa plaque d’immatriculation comme titre de roman : « L’automobilisme est une maladie, une maladie mentale. Et cette maladie s’appelle d’un nom très joli : la vitesse. Avez-vous remarqué comme les maladies ont presque toujours des noms charmants ? La scarlatine, l’angine, la rougeole, le béri-béri, l’adénite, etc. (…) Je m’extasie à répéter que la nôtre se nomme : la vitesse… Non pas la vitesse mécanique qui emporte la machine sur les routes, à travers pays et pays, mais la vitesse, en quelque sorte névropathique, qui emporte l’homme à travers toutes ses actions et ses distractions… Il ne peut plus tenir en place, trépidant, les nerfs tendus comme des ressorts, impatient de repartir dès qu’il est arrivé quelque part, en mal d’être ailleurs, sans cesse ailleurs, plus loin qu’ailleurs… »

Une fin de vie marquée par la maladie

À partir de 1908, la santé d’Octave Mirbeau se dégrade, petit à petit.

En 1913, paraît Dingo, une fable cynique, fantaisiste et rabelaisienne ou le romancier met son chien au centre du récit et continue, par son truchement son entreprise de démolition des façades et des compromissions.

Octave Mirbeau écrivain visionnaire en 1916. Domaine public.

Le roman sera achevé par son ami et successeur Léon Werth, qui, quelques années plus tard, dira : « Inachevé, Dingo ne pouvait paraître. J’en écrivis de toutes pièces les dernières pages. Je m’efforçai de faire du Mirbeau qui ne fût point pastiche, qui ne fût point à la manière de… et de renoncer à tout trait, à tout accent qui me fût personnel. Je le fis avec joie, parce que j’aimais Mirbeau. »

Un matérialiste convaincu, d’une grande modernité

Octave Mirbeau n’aura jamais cessé son entreprise de destruction des fondements idéologiques de nos sociétés. Contre le finalisme, consistant à penser le monde comme fini, avec un dieu à la fois créateur et organisateur, justifiant un ordre naturel et social, il oppose un monde en perpétuel mouvement, dominé par la matière.

Contrairement au roman balzacien, dont la construction romanesque est continue, linéaire, avec un début, une fin, la naissance, la mort et un narrateur omniscient, voire démiurge, il oppose sa déconstruction en recourant à diverses expérimentations : la fragmentation, le recyclage, le collage, n’hésitant pas à se mettre lui-même en scène, préfigurant ainsi l’autofiction.

Il reste, pour toutes ces raisons d’une grande modernité et l’on se dit que le monde, depuis, n’a pas tant changé que cela.

Hakim Aoudia

Notre note

Portrait d’Octave Mirbeau par Sacha Guitry

Commentaires

1
MICHEL

Merci !
Pierre MICHEL
Les Amis d'Octave Mirbeau
10 bis rue André Gautier
49000 - ANGERS
02 44 85 19 41
michel.mirbeau@sfr.fr
http://mirbeau.asso.fr/
http://www.mirbeau.org/

Ajouter un commentaire

Fermer le menu
Contribuez à CulturAdvisor Nous écrire
CulturAdvisor