Rachid Mimouni : l’éveilleur de consciences !
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Rachid Mimouni : l’éveilleur de consciences !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 6 minutes

Le Hirak algérien du 22 février 2019 a réinvesti les symboles du roman national et remis au centre des débats les fondements de l’œuvre de Rachid Mimouni, qui avait en son temps et de façon prophétique, fait le procès sans concessions de la société algérienne post-indépendante.

Rachid Mimouni naît à Boudouaou (une trentaine de kilomètres à l’est d’Alger), le 20 novembre 1945, d’une famille paysanne pauvre.

L’école, une chance !

Il aura la chance d’aller à l’école primaire de son village, puis de poursuivre ses études secondaires à Rouiba : « J’ai eu la chance que mon père tienne à m’envoyer à l’école, à l’école française, je tiens à le préciser, ce qui n’était pas évident à l’époque. Les enfants d’Algériens n’allaient pas à l’école… Et il tenait à ce que je reste à l’école, à ce que je puisse poursuivre mon cursus normal. Peut‐être parce qu’il avait une espèce de revanche à prendre sur le fait que lui‐même était totalement analphabète. Par son propre père, il a été mis au travail très tôt, il s’est rendu compte de la difficulté de vivre en faisant des travaux manuels. Et s’est dit : je souhaiterais réserver à mon fils ‐ je suis le seul garçon de la famille ‐ un avenir meilleur… »

Une carrière d’enseignant

Il poursuivra ses études supérieures à Alger, où il obtiendra une licence en sciences commerciales en 1968, puis obtiendra une bourse d’un an pour effectuer sa post graduation à l’École des Hautes Études Commerciale de Montréal. 

Il reviendra ensuite en Algérie où il enseignera, et notamment à l’École Supérieure du Commerce d’Alger dans les années 1990. 

Le printemps n’en sera que plus beau, son premier roman, fut écrit en 1978, mais ne parut qu’en 1986. Il traite de la Révolution algérienne qui mit fin à plus d’un siècle de colonialisme, prenant la forme d’une tragédie antique et empruntant, tout à la fois, à la poésie, au théâtre et au roman.

Un début de notoriété

Avec Le fleuve détourné, paru en 1982, il franchit un cap et sa notoriété jusque-là restreinte au milieu universitaire, touche maintenant la critique littéraire.

Le fleuve détourné de Rachid Mimouni, l’éveilleur de consciences, aux éditions Stock.

Le fleuve détourné

Entremêlant petite et grande histoire, il redonne voix aux Algériens qui ont vu leur révolution confisquée et leur identité bafouée par le régime : « C’est l’histoire d’un paysan qui, avant la guerre de libération, vit une réalité injuste et aliénante mais stable et donc sécurisante, qui va monter au maquis avec un groupe d’hommes parce qu’il a senti parmi eux, un sentiment de fraternelle solidarité totalement absent dans le milieu où il vivait où – comble du déshonneur – il a accepté d’épouser une femme violée par un rival. (…) Au cours d’un bombardement de ce camp par l’aviation française, il est blessé à la tête et perd la mémoire […] ce que j’ai voulu décrire, c’est un personnage naïf, simple, qui va se trouver face à une réalité aberrante, traumatisante, qui va connaître des situations d’injustice, d’inégalité, de corruption et qui s’interroge, qui cherche à comprendre. »

Une paix à vivre

En 1983, paraît Une paix à vivre ; portrait d’une génération, la sienne, face à une Algérie de l’après-guerre encore exaltée par l’indépendance, mais déjà trompée par les promesses sans lendemains du FLN.

Tombéza

En 1984, Tombéza se présente sous la forme du monologue intérieur d’un personnage enfermé dans un débarras, sans échappatoire possible ; parfaite allégorie d’une société algérienne sclérosée.

Tombéza de Rachid Mimouni, l’éveilleur de consciences, aux éditions Stock.

L’honneur de la tribu

L’honneur de la tribu, en 1989, emprunte à la fois à la fable, l’épopée, la satire et l’utopie.

Le village de Zitouna, communauté fermée, ignorée et ancestrale, vit une entrée dans la modernité imposée par son passage au statut de Daïra (sous-préfecture) : « Un préfet, qu’est-ce que c’est ? Demanda Djelloul le Forgeron. – Je n’en ai jamais vu, répliqua Aïssa le boiteux. – Que va-t-il nous arriver ? Nous ne savions pas alors que nos malheurs ne faisaient que commencer. Nous avions jusque-là vécu dans la sérénité, ignorants et ignorés du monde, ayant su faire notre profit des expériences de nos sages et des enseignements de nos saints pour les traduire en lois et coutumes que se chargeait d’appliquer une assemblée dont on avait désigné les membres à raison de leur savoir, de leur équité ou de leur verbe. »

L’honneur de la tribu de Rachid Mimouni, l’éveilleur de consciences, aux éditions Stock.

La ceinture de l’ogresse

La Ceinture de l’ogresse, paru en 1990, recueil de sept nouvelles, illustre parfaitement cet humour d’auto-dérision typiquement algérien qui cible son objet de manière détournée ; symbole d’une société aspirant à de plus en plus de liberté face à un pouvoir refusant de se moderniser et de se démocratiser : « Si le train est passé, il est bien obligé de revenir. (…) Et si, finalement, il n’était pas passé ? Mais pour quelle raison aurait-on annulé son départ ? Y aurait-il la révolution dans la capitale ? Des émeutes ? L’état de siège ? Le couvre-feu ? Il est vrai que, comme le journal ne nous parvient plus, il est difficile de savoir ce qui se passe. La radio n’a rien annoncé. Mais nous savons qu’elle n’a pas l’habitude de rapporter les informations utiles. Elle se contente de faire des discours que personne n’écoute. »

Une peine à vivre

Avec Une peine à vivre en 1991, un dictateur déchu, ligoté face à un peloton d’exécution, se raconte, égrenant les compromissions, les turpitudes, les violences qui l’ont amené au pouvoir : « Je pars du sage principe qu’il vaut mieux pénaliser injustement un responsable efficace et fidèle plutôt que de laisser impunies les bévues d’un incapable. On ne peut qu’inciter le premier à redoubler d’ardeur tandis qu’on risque d’encourager l’incurie du second. De toute façon, je savais que les uns et les autres avaient toujours quelque chose à se reprocher. Au début, beaucoup crurent pouvoir me cacher leurs petits vices. Leur dérisoire manie du secret me faisait sourire. Même sur leur prime enfance, j’en savais plus que leur propre mère. »

De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier

Une rue de la casbah d’Alger au lendemain de la victoire du FIS aux élections législatives du 26 décembre 1991. Crédit photo Abdelhak Senna, archivages Agence France-Presse.

De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier est un essai, paru en 1992, qui dénonce le fondamentalisme islamiste à la suite de la victoire du Front Islamiste du Salut (FIS) au premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991 : « C’est une société déstructurée où est abolie toute forme de valeur, morale, sociale ou économique. C’est une société sans sanctions, où le plus mauvais des ouvriers est plus écouté que le meilleur des directeurs. C’est une société où on légitime les actes les plus répréhensibles, où l’on peut voir exorciser une femme qui a haussé le ton devant son mari. C’est une société sans repères, comme en plein océan, comme en plein désert, où il n’y a rien. Cela conduit au nihilisme et c’est vrai que c’est un facteur essentiel du succès du mouvement intégriste. »

La malédiction

La malédiction de Rachid Mimouni, l’éveilleur de consciences, aux éditions Stock.

Avec La malédiction en 1993, la fiction devient réalité ; celle d’un pays où l’on est condamné à mort pour ses idées, où les membres d’une même famille s’entre-tuent et où l’on égorge les enfants à la chaîne.

Il dédiera ce roman à son ami Tahar Djaout, exécuté quelques semaines plus tôt, en ces termes : « À la mémoire de mon ami, l’écrivain Tahar Djaout, assassiné par un marchand de bonbons sur l’ordre d’un ancien tôlier. »

Partir c’est mourir un peu…

Fin 1993, il apprend par des amis que son nom fait partie d’une liste de condamnés à mort placardée dans certaines mosquées ; cette information lui sera confirmée par les services de sécurité algériens.  

En décembre 1993, après que sa fille de dix ans a été menacée, il se résout, la mort dans l’âme, à quitter l’Algérie pour s’installer à Tanger, au Maroc.

Il y tiendra une chronique quotidienne sur les ondes de Médi 1 Radio, qui fera l’objet d’un recueil posthumes : Chroniques de Tanger, en 1995.

Rachid Mimouni à Tanger. Crédit photo Ulf Andersen / Aurimages.

Il décède à Paris, le 12 février 1995, d’une hépatite. 

Hakim Aoudia. 

Notre note

Rachid Mimouni lors de son passage à l’émission Strophes de Bernard Pivot.

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