Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !
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Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 9 minutes

Pete La Roca Sims est un batteur de légende, très peu connu des amateurs de jazz. Il a pourtant joué avec les plus grands et enregistré en tant que sideman et à son nom quelques chefs d’œuvres. Allons à la découverte de cet immense musicien qui joua avec les plus grands, sans jamais renier ses idéaux.

Une famille de musicien-ne-s

Il nait le 7 avril 1938 à Harlem, New York, dans une famille de musicien-ne-s (une mère pianiste et un beau-père trompettiste) : « J’ai grandi à Harlem dans une famille élargie très impliquée dans le jazz. Mon oncle, Kenneth Bright, était actionnaire majoritaire de la maison de disques Circle Records – il possédait, dans sa collection, la fameuse interview de Jelly Roll Morton (réalisé par le musicologue Alan Lomax en 1938), qu’il a légué à la Smithsonian Institution après sa mort -. Il a également géré des salles de répétition au-dessus du célèbre théâtre Lafayette de Harlem et, par conséquent, j’ai pu entendre les répétitions de nombreux grands du jazz, comme Bird, Dizzy et Hot Lips Page, entre autres. Parce qu’il était actif dans la communauté jazz, j’ai pu assister à des concerts privés d’artistes comme Fats Waller. Connaissant ma fascination pour le jazz, il s’est même arrangé pour que nous soyons tous les deux, le seul public, à un enregistrement de James P. Johnson et Baby Dodds. Je n’ai, par ailleurs, jamais entendu parler de quelqu’un d’autre qui ait entendu Baby Dodds en direct. Mais, cela signifie-t-il encore quelque chose pour qui que ce soit de nos jours ? De plus, mon beau-père jouait de la trompette Jazz. Je l’ai souvent accompagné à des jam-sessions et j’ai beaucoup aimé l’entendre s’entraîner à la maison. Quand j’ai commencé à jouer, il m’emmenait à ses concerts et je me mettais quelquefois aux bongos quand son groupe jouait des morceaux latinos. »

Baby Dodds : Spooky Drums No. 1. 1951. (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Une passion pour la batterie

Il étudie les percussions à la Fiorello H. LaGuardia High School of Music & Art and Performing Arts puis au City College of New York : « J’ai commencé à jouer sérieusement à 10 ans avec l’orchestre de mon collège. J’y ai joué des timbales et appris les fondamentaux du tambour. Au lycée, j’ai joué de la percussion d’orchestre et, comme ils n’avaient pas de batteur, j’ai joué le rôle de tuteur pour les autres élèves. J’ai également joué des timbales dans l’orchestre du City College of New York, et j’ai même eu le privilège, lors d’un concert, de jouer avec Tito Puente. À partir de 1955, j’ai commencé à jouer exclusivement de la batterie, et de façon professionnelle. »

Des débuts avec Sonny Rollins

Sonny Rollins et Pete La Roca en concert au Club Saint-Germain Paris, le 25 février 1959. (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !). Crédit photo Jean-Pierre Leloir.

En 1957, il rejoint le trio de Sonny Rollins qui dira à son propos : « C’est Max Roach qui m’a recommandé Pete (LaRoca) Sims, et tout est dit là. Nous n’avons travaillé ensemble que pendant une brève période, environ deux ans, et avons voyagé ensemble en Europe pendant cette période. Nous avons passé de bons moments, Il y avait une excellente alchimie sur scène. Pete était un batteur virtuose. Il faisait partie de ces musiciens qui n’ont pas besoin qu’on leur dise quoi faire. C’est très important. Il y a beaucoup de musiciens qui n’arrêtent pas de demander au leader : « Que dois-je faire ici ? Comment devrais-je jouer là ? Et, à ce propos, je me souviens que Miles disait simplement à ses musiciens : « Ne me posez pas de questions. Vous devez déjà savoir quoi faire pour jouer avec moi ». Le musicien qui vous demande comment tout faire, c’est qu’il n’est pas prêt. »

Deux concerts mythiques

Le 3 novembre 1957, il participe à un album live mythique de Sonny Rollins A Night At The Village Vanguard pour le label Blue Note. Sonny Rollins enregistre une première partie l’après-midi avec le contrebassiste Donald Bailey et Pete La Roca à la batterie, une deuxième partie dans la soirée en compagnie de Wilbur Ware à la contrebasse et d’Elvin Jones à la batterie. Malheureusement, un seul morceau de cette première partie, « A night in Tunisia », sera retenu pour l’album original. L’intégralité sera rééditée en 1997 dans le coffret Sonny Rollins – The Blue Note Recordings sur le CD 4.

Le 4 mars 1959, il participe à un concert non moins célèbre, avec Henry Grimes à la contrebasse, qui ne sortira qu’en 1984 sous la houlette du label Dragon Records : « Sonny Rollins Trio – St Thomas – Sonny Rollins Trio In Stockholm 1959 ».

Sonny Rollins Trio in Stockholm – Paul’s Pal (1959). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Sonny était, et est toujours, l’un de mes très rares héros !

De sa collaboration avec Sonny Rollins, il dira : « C’était l’un de mes musiciens préférés bien avant que j’aie l’occasion de jouer avec lui, donc chacune de nos collaborations était précieuse. C’était sa période de trio sans piano et l’interaction était intense. Ce que j’aime dans le jeu de Sonny, c’est qu’il est si inventif dans la langue traditionnelle du jazz. Parce qu’il connaît tant de façons de traiter le matériau musical, il n’est jamais répétitif. De plus, il ne m’a jamais demandé de faire autre chose que du Swing ! Sonny était, et est toujours, l’un de mes très rares héros ! Soit dit en passant, tout comme Max Roach, qui m’a recommandé à Sonny. Je suis toujours impressionné par la propension de Max à explorer d’autres éléments de la percussion et du swing. Max est le seul musicien qui me donne l’impression d’être à la traîne. »

Une courte, mais intense collaboration avec John Coltrane

De la fin des années 1950 jusqu’au début des années 1960, il jouera successivement avec : Tony Scott, Bill Evans, Jimmy Garrisson, Helen Merril, Jackie McLean, Booker Little, Don Friedman, Scott LaFaro, Ted Curson, Sonny Clarck, Slide Hampton, etc…

Au début des années 1960, il rejoint le John Coltrane Quartet et participe aux sessions mythiques de la Jazz Gallery à New York durant quelques semaines : « Ma relation avec Coltrane a été courte. Il venait de quitter Miles, d’enregistrer « Giant Steps » et avait l’opportunité de monter son propre groupe. Il se trouve que les trois gars qu’il voulait dans son quartet ; McCoy, Garrison et Elvin n’étaient pas disponibles. Bien que je n’aie jamais joué avec Miles, celui-ci m’a recommandé à John, et j’ai pu travailler avec lui 5 à 6 mois. Nous avons notamment joué pendant 10 semaines à la Jazz Gallery de New York : Steve Kuhn était au piano et Steve Davis à la contrebasse. McCoy a même rejoint le groupe à un moment. C’était le moment idéal pour moi de jouer avec John ; son jeu était merveilleux : un vrai régal. Je dis que c’était un moment parfait pour moi, car il n’était pas encore arrivé à sa phase Free / mystique et swinguait encore. J’ai déjà exprimé ma préférence pour le Swing par rapport au Free. »

John Coltrane Quartet at Jazz Gallery New York, le 10 juin 1960, avec McCoy Tyner, Steve Davis et Pete La Roca. (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Jaki Byard et George Russell

En 1962, il participe à l’album de Jaki Byard Hi-Fly avec Ron Carter à la contrebasse sur le label Prestige : « J’ai joué avec Pete et Don Ellis dans un club », dit Jaki, « et il m’a fasciné. Il me rappelle un peu Philly Joe Jones, mais il a aussi un sens très personnel du rythme. Il est exceptionnellement vif et très imaginatif comme batteur. »

Jaki Byard : Blues In The Closet (Hi-Fly-1962). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

La même année paraît The Outer View de George Russell : « Je connais très peu George Russell. J’ai eu l’occasion de faire un seul album, deux répétitions et un concert avec lui. Ce que je sais, c’est qu’il a amené une voix singulière et originale au jazz de l’époque, et c’est ce que j’aime et respecte le plus dans l’art. Tel que je m’en souviens, sa musique était fidèle à la tradition Swing (sinon, je n’y serais pas allé). »

George Russell Sextet : The Outer View (Take 2) 1962. (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Une collaboration avec Joe Henderson

En 1963, il apparait sur deux magnifiques albums de Joe Henderson Our Thing et Page One, avec Kenny Dorham à la trompette, Andrew Hill et McCoy Tyner au piano, Eddie Khan et Butch Warren à la contrebasse : « Joe Henderson fait partie de ces musiciens avec lesquels j’ai eu la chance de jouer dans les années 60 (je pense qu’il venait d’arriver à New York). J’ai pu rejouer avec lui en 1997, lors d’une tournée (3 concerts en Europe et 3 aux États-Unis) pour la promotion de son album « Porgy and Bess ». Il me semble que c’était sa dernière tournée. Avec le recul, je me sens privilégié d’en avoir fait partie. J’ai été profondément marqué par sa maîtrise du jeu, avec un son profond et subtil. La qualité du soliste influe sur la qualité de l’accompagnateur ; je peux dire qu’avec Joe j’ai donné le meilleur de moi-même. »

Joe Henderson & Kenny Dorham : Blue Bossa (Page One-1963). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Paul Bley et Art Farmer

La même année, il enregistre Footloose! de Paul Bley avec Steve Swallow à la contrebasse. Cet album a influencé des générations de trios jazz (piano, contrebasse, batterie) et fait dire à Keith Jarrett : « Je l’ai écouté des milliers de fois. »

Paul Bley : Syndrome (Footloose-1963). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

En 1964, il enregistre le remarquable To Sweden with Love d’Art Farmer, avec Jim Hall à la guitare et Steve Swallow à la contrebasse, exclusivement composé de chansons populaires suédoises avec des arrangements jazz.

The Art Farmer Quartet : Va da Du ? (Was It You ?) (To Sweden With Love-1964). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

1965, une année exceptionnelle

Il collabore avec Charles Lloyd sur deux albums : Of Course, Of Course et Nirvana, alternant avec un certain Tony Williams à la batterie.

Charles Lloyd Quartet : Island Blues (Of Course, Of Course-1965). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Il participe à un concert mythique de Freedie Hubbard, au club La Marchal de Brooklyn, publié par Blue Note sous le titre The Night of the Cookers, avec Lee Morgan à la trompette, James Spaulding au saxophone alto et flûte, Harold Mabern JR au piano, Larry Ridley à la contrebasse et Danny « Big Black » Rey aux congas.

Freddie Hubbard : The Night Of The Cookers : Live At Club La Marchal, Vol. 1 & 2 (1965). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Il enregistre un second album avec Art Farmer Sing Me Softly of the Blues.

The Art Farmer Quartet : One for Majid (Sing Me Softly Of The Blues-1965). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Mais surtout, il enregistre en tant que leader son chef-d’œuvre absolu, Basra, dont nous reparlerons très bientôt.

Pete La Roca : Basra (1965). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Un second album à son nom

En 1967, il enregistre un second album en tant que leader Turkish Women at the Bath pour le label Douglas, avec John Gilmore au saxophone ténor, Chick Corea au piano et Walter Booker à la contrebasse : « Un ensemble de six compositions basées sur des thèmes de divers pays du Moyen-Orient et de Turquie, destinés à sublimer le tableau d’Ingres, ainsi nommé et qui sert de couverture à l’album. »

Pete La Roca Sims : Turkish Women At The Bath (1967). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Un puriste du jazz

À partir de 1968, il est de moins en moins demandé jusqu’à arrêter complètement sa carrière musicale : « Bien que ce soit une idée fausse, mais courante, je n’ai jamais pensé quitter le monde de la musique. C’est l’avènement du Jazz Fusion qui a été ma némésis et précipité ma chute. »

Ainsi, il est de plus en plus sollicité pour jouer des rythmes binaires, répétitifs et ennuyeux. Il proteste beaucoup, refuse quelquefois et sans s’en rendre compte, devient blacklisté.

De plus, comme son épouse de l’époque est enceinte, il est obligé de faire le taxi pendant quelques années, pour survivre, le temps de reprendre des études de droit et devenir avocat.

En 1973, le label Muse réédite son Turkish Women at the Bath sous le titre Bliss en l’attribuant à Chick Corea. Pete La Roca attaquera la maison de disques en justice et obtiendra gain de cause.

Un retour par intermittence

Il revient au jazz en 1979, de façon intermittente, à la suite des demandes pressantes de Dave Liebman et enregistre un dernier album à son nom en 1997 Swingtime, pour le label Blue Note, avec Dave Liebman et Lance Bryant au saxophone soprano, Ricky Ford au saxophone ténor, Jimmy Owens à la trompette, George Cables au piano et Santi Debriano à la contrebasse.

Pete (Larocca) Sims : Drumtown (Swing Time-1997). (Pete La Roca Sims : le puriste du Jazz !).

Désenchanté par le monde de la musique

Il meurt le 19 novembre 2012 d’un cancer du poumon, ce qui fera écrire à Dave Liebman sur sa page Facebook : « Il a été mon premier professeur à tous égards. C’était un gars brillant qui, après avoir été si désenchanté par le monde de la musique, est devenu avocat. Au cours des décennies suivantes, de temps en temps, il mettait sur pied un groupe pour travailler quelques week-ends à New York. Il était de loin l’un des esprits les plus brillants que j’aie jamais connus ; un batteur unique. Coltrane l’avait engagé avant Elvin ; il a travaillé avec Newk (Sonny Rollins) ; Miles voulait qu’il le rejoigne, tout comme Herbie Hancock lorsqu’il s’est lancé en solo. Pete était unique en son genre… un type têtu, brillant et perfectionniste. Je n’oublierai jamais les leçons qu’il m’a enseignées, que je répète presque quotidiennement dans mon propre enseignement. Pour moi, le décès de Pete est dans un sens comme le décès d’un père ou d’un oncle, ce qui signifie que de tous mes mentors, il a été le dernier à survivre. Peut-être que maintenant, je suis vraiment seul ! »

Hakim Aoudia

Notre note

Art Farmer en concert (1964) avec Jim Hall, Pete La Roca et Steve Swallow

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