Le conflit n’est pas une agression : le livre de Sarah Schulman qui redéfinit nos antagonismes !

Le conflit n’est pas une agression : le livre de Sarah Schulman qui redéfinit nos antagonismes !

Rosa Tandjaoui - Publié le

Temps de lecture : 4 minutes

Voici un essai stimulant de Sarah Schulman qui déjoue nos habitudes interprétatives des désaccords humains. En distinguant conflit et agression, l’autrice américaine, romancière et essayiste, montre comment notre culture contemporaine tend à transformer toute tension ou divergence en accusation morale, stigmatisant ainsi les individus plutôt que d’examiner les dynamiques sociales à l’œuvre. À partir d’exemples issus des relations intimes, de mouvements sociaux tels que Black Lives Matter ou de grandes controverses politiques, Schulman démontre que la tendance à qualifier rapidement une situation conflictuelle d’agression ne fait qu’alimenter la polarisation et évacue toute responsabilité collective. Elle plaide pour une compréhension plus nuancée des conflits comme opportunités d’apprentissage et de réparation, plutôt qu’amenant à des stratégies punitives et exclusionnistes qui isolent les personnes et renforcent les clivages. Le conflit n’est pas une agression, rhétorique de la souffrance, responsabilité collective et devoir de réparation, aux Éditions B42 : le livre de Sarah Schulman qui redéfinit nos antagonismes !

Une intellectuelle engagée à la croisée des luttes

Née à New York en 1958, Sarah Schulman appartient à cette génération d’intellectuelles pour qui l’engagement politique et l’écriture sont indissociables. Son militantisme est précoce et familial : enfant, elle participe déjà avec sa mère à des manifestations contre la guerre du Vietnam, découvrant très tôt la dimension collective de la lutte politique. Cette conscience aiguë des rapports de pouvoir ne cessera ensuite d’irriguer son œuvre.

Écrivaine prolifique, Schulman est l’autrice de plus de vingt livres – romans, essais, pièces de théâtre – dans lesquels elle explore les questions de marginalité, de domination, de responsabilité et de justice sociale. Figure majeure de la culture queer américaine, elle s’engage activement dans les années 1980 et 1990 au sein d’ACT UP, puis cofonde les Lesbian Avengers, inscrivant son travail au cœur des combats contre le sida et les discriminations LGBTQ+.

Elle développe une pensée exigeante, attentive aux structures sociales autant qu’aux relations interpersonnelles, cherchant moins à désigner des coupables qu’à comprendre les mécanismes collectifs qui produisent la violence et l’exclusion.

Le conflit n’est pas une agression, rhétorique de la souffrance, responsabilité collective et devoir de réparation, aux Éditions B42 : le livre de Sarah Schulman qui redéfinit nos antagonismes !

Quand le conflit est confondu avec l’agression

Au cœur de Le conflit n’est pas une agression, Sarah Schulman pose un diagnostic sévère sur nos sociétés contemporaines : nous avons perdu la capacité de tolérer le désaccord. Toute friction relationnelle — une critique, un malentendu, une parole maladroite — tend à être interprétée comme une attaque, voire une violence intentionnelle. Cette confusion, explique-t-elle, ne relève pas d’un simple glissement sémantique : elle transforme en profondeur nos manières d’entrer en relation.

Schulman insiste sur une distinction essentielle. L’agression suppose une asymétrie de pouvoir et une volonté de nuire : racisme, violences sexuelles, violences policières ne sont pas des conflits, mais des dominations. Le conflit, au contraire, implique des acteurs encore capables d’agir, de répondre, de se transformer. Le problème surgit lorsque des situations relevant du conflit sont traitées comme des agressions absolues, fermant toute possibilité de dialogue.

Une logique profondément appauvrissante

L’autrice s’appuie sur des exemples concrets, souvent tirés de la vie militante ou des relations intimes. Elle décrit, par exemple, des groupes politiques où toute critique interne est vécue comme une trahison ou une violence symbolique, conduisant à des exclusions rapides plutôt qu’à des discussions collectives. Dans ces contextes, la souffrance devient un capital moral : celui qui se déclare blessé acquiert une position d’innocence incontestable, tandis que l’autre est figé dans le rôle du coupable.

Pour Schulman, cette logique est profondément appauvrissante. Elle empêche d’analyser les causes réelles des désaccords, favorise les malentendus et nourrit une culture de la peur, où chacun évite le conflit par crainte d’être accusé. À force de vouloir éliminer toute tension, nos sociétés produisent paradoxalement plus de violence symbolique et d’isolement.

Sortir de la logique punitive par la responsabilité et la réparation

La seconde thèse du livre prolonge cette analyse par une critique radicale de la culture punitive qui s’est imposée comme réponse quasi automatique aux conflits. Selon Sarah Schulman, nous avons intégré l’idée que la justice passe nécessairement par la sanction, l’exclusion ou la mise au ban — que ce soit à l’échelle institutionnelle ou dans les relations ordinaires.

Or, souligne-t-elle, punir n’est pas réparer. Dans de nombreux cas, la désignation d’un coupable permet surtout d’éviter une question plus dérangeante : quelle est notre part de responsabilité collective dans la situation ? Schulman donne des exemples précis : dans les milieux militants, l’exclusion d’un individu accusé de comportement problématique peut donner l’illusion d’un progrès moral, tout en laissant intactes les structures qui ont rendu ce comportement possible.

L’autrice propose alors une autre voie, exigeante mais féconde : celle de la réparation. Réparer ne signifie pas excuser ni minimiser les torts, mais reconnaître les dégâts causés, écouter les personnes affectées et transformer les conditions qui ont produit le conflit. Cette approche suppose d’accepter l’inconfort, l’ambiguïté et la durée — tout ce que la punition rapide permet d’éviter.

Le conflit n’est pas une agression, rhétorique de la souffrance, responsabilité collective et devoir de réparation, aux Éditions B42 : le livre de Sarah Schulman qui redéfinit nos antagonismes !

Une justice véritablement émancipatrice

Schulman s’appuie sur son expérience d’ACT UP pour montrer que certaines avancées politiques majeures sont nées de conflits internes longs et douloureux, affrontés collectivement plutôt que tranchés par l’exclusion. Elle défend l’idée que le conflit travaillé ensemble peut devenir un outil de transformation, à condition de renoncer à la recherche de pureté morale.

En ce sens, Le conflit n’est pas une agression est aussi une critique de l’idéologie de l’innocence : vouloir être irréprochable empêche de changer. Pour Schulman, reconnaître sa participation à un conflit — même involontaire — est le premier pas vers une justice véritablement émancipatrice.

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Rosa Tandjaoui.

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