Le Dernier Homme de Mary Shelley, ou le bicentenaire d’un livre visionnaire qui annonçait déjà la fin du monde !

Le Dernier Homme de Mary Shelley, ou le bicentenaire d’un livre visionnaire qui annonçait déjà la fin du monde !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 4 minutes

Publié en 1826, Le Dernier Homme de Mary Shelley revient aujourd’hui avec une force saisissante à l’occasion du bicentenaire de sa parution. Longtemps éclipsé par la célébrité de Frankenstein (1818), ce roman crépusculaire apparaît désormais comme l’une des premières grandes œuvres post-apocalyptiques de la littérature moderne. Mary Shelley y imagine une pandémie foudroyante qui, au fil des années, anéantit presque entièrement l’humanité. Mais derrière cette fiction d’anticipation se cache surtout une méditation intime sur le deuil, la solitude et l’effondrement des illusions humaines. Écrit après la disparition de Percy Shelley et de Lord Byron, le livre transforme cette catastrophe collective en élégie personnelle. À travers le destin de Lionel Verney, dernier survivant errant dans une Europe désertée, l’autrice interroge la fragilité des civilisations et la vanité des ambitions politiques face aux forces de la nature. Deux siècles plus tard, après la pandémie de Covid-19 et les inquiétudes liées aux crises climatiques ou géopolitiques, Le Dernier Homme fascine par sa modernité troublante et sa puissance mélancolique. Un roman visionnaire, hanté par la mort, mais profondément humain. Le Dernier Homme de Mary Shelley, aux Éditions Folio Gallimard, ou le bicentenaire d’un livre visionnaire qui annonçait déjà la fin du monde !

Une tragédie intime

Le roman débute dans une Angleterre de la fin du XXIᵉ siècle devenue république après la disparition de la monarchie. Lionel Verney, jeune homme d’origine noble tombé dans la marginalité, voit sa vie transformée par sa rencontre avec Adrian, figure idéaliste inspirée de Percy Shelley. Autour d’eux gravitent des personnages passionnés, emportés par l’amour, l’ambition politique ou le désir de gloire. Puis survient la peste.

D’abord lointaine, presque abstraite, l’épidémie progresse lentement avant d’engloutir les peuples, les villes et les gouvernements. Mary Shelley ne cherche jamais le spectaculaire. Son récit avance au contraire dans une lente désagrégation du monde : les routes se vident, les capitales deviennent silencieuses, les survivants fuient sans savoir où trouver refuge. Le roman prend alors une dimension profondément existentielle.

Ce qui bouleverse dans Le Dernier Homme, c’est la manière dont la catastrophe collective rejoint une douleur intime. Mary Shelley écrit ce livre après avoir perdu plusieurs proches, dont son mari Percy Shelley et Lord Byron. Derrière les personnages se devinent leurs silhouettes idéalisées, comme si l’autrice tentait de retenir les morts à travers la fiction. Le roman devient alors moins un récit d’anticipation qu’une immense élégie romantique sur la disparition des êtres aimés et l’épuisement des rêves.

Mary Shelley, prophète mélancolique de notre temps

À sa sortie en 1826, Le Dernier Homme déroute profondément les critiques anglais. On reproche au livre son pessimisme, son ampleur funéraire et son étrangeté. Il faudra attendre le XXᵉ siècle pour que le roman soit redécouvert comme une œuvre fondatrice de la littérature post-apocalyptique. Aujourd’hui, après l’expérience mondiale du Covid-19, sa lecture provoque un trouble particulier.

Mary Shelley pressent déjà plusieurs angoisses contemporaines : la circulation mondiale d’une maladie incontrôlable, l’impuissance des pouvoirs politiques, l’effondrement progressif des certitudes collectives et la solitude des survivants. Pourtant, son roman ne relève pas de la science-fiction technologique. Les sociétés qu’elle décrit ressemblent encore largement au XIXᵉ siècle. L’essentiel est ailleurs : dans la conscience aiguë de la fragilité humaine.

La modernité du livre tient aussi à sa vision profondément désenchantée du progrès. Chez Mary Shelley, ni la politique, ni la science, ni les idéaux révolutionnaires ne peuvent sauver l’humanité de sa condition mortelle. La peste agit comme une force aveugle qui réduit les ambitions humaines à presque rien. Cette intuition donne aujourd’hui au roman une résonance nouvelle, à l’heure des crises sanitaires, climatiques et géopolitiques.

Deux cents ans après sa publication, Le Dernier Homme apparaît ainsi comme bien davantage qu’un simple ancêtre de la science-fiction : une méditation vertigineuse sur la disparition d’un monde commun, et peut-être l’œuvre la plus intime de Mary Shelley.

mary shelley 1797 1851 par Richard Rothwell 1840
Mary Shelley (1797-1851) par Richard Rothwell (1840). (Le Dernier Homme de Mary Shelley, aux Éditions Folio Gallimard, ou le bicentenaire d’un livre visionnaire qui annonçait déjà la fin du monde !).

Extrait

« Pourtant, nous n’hésitons pas à nous prendre pour les seigneurs de la création, qui domptent les éléments, règnent sur la Vie et la mort, et nous justifions notre arrogance en arguant de l’idée que si l’individu est détruit, l’homme, lui, demeure […] Mais qu’une nation entière soit victime de puissances destructrices, et l’homme mesure son insignifiance, comprend que la vie est fragile et son héritage sur terre incertain »

« La terre sera alors deve­nue plus petite, et sur elle sau­tille­ra le der­nier homme, qui rape­tisse tout. Sa race est indes­truc­tible comme celle du puce­ron ; le der­nier homme vit le plus long­temps. « Nous avons inven­té le bon­heur » disent les der­niers hommes, et ils clignent de l’œil. Ils ont aban­don­né les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de cha­leur. […] Qui vou­drait encore gou­ver­ner ? Qui vou­drait obéir ? C’est trop pénible. Point de ber­ger et un seul trou­peau ! Cha­cun veut la même chose, tous sont égaux : qui a d’autres sen­ti­ments va de son plein gré dans la mai­son des fous. Autre­fois tout le monde était fou, disent les plus fins et ils clignent de l’œil. »

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Hakim Aoudia.

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