Les Cueilleurs de coton de B. Traven, ou le centenaire d’un livre qui redonne une voix aux damnés du travail !

Les Cueilleurs de coton de B. Traven, ou le centenaire d’un livre qui redonne une voix aux damnés du travail !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 4 minutes

Cent ans après sa publication en Allemagne, en 1926, Les Cueilleurs de coton conserve une force intacte. Dans ce roman d’errance sociale et de révolte ouvrière, B. Traven suit Gales, travailleur vagabond traversant le Mexique des années 1920 au gré des récoltes, des petits métiers et des luttes improvisées contre l’exploitation. Cueilleur de coton, serveur ou ouvrier des champs pétrolifères, il découvre partout la même violence sociale, les mêmes humiliations raciales, mais aussi la solidarité obstinée des travailleurs pauvres. Mystérieux écrivain allemand réfugié au Mexique après les bouleversements révolutionnaires européens, B. Traven compose ici un roman brûlant d’actualité. Son écriture sèche, précise et fraternelle transforme la misère quotidienne en grande aventure humaine. Longtemps méconnu en France dans sa version intégrale, le livre retrouve aujourd’hui une nouvelle jeunesse grâce à sa récente retraduction par les Éditions Libertalia. Les Cueilleurs de coton de B. Traven, aux Éditions Libertalia, ou le centenaire d’un livre qui redonne une voix aux damnés du travail !

B. Traven, l’écrivain fantôme devenu romancier des opprimés

Il existe peu d’écrivains aussi mystérieux que B. Traven. Pendant des décennies, son identité véritable a nourri les enquêtes littéraires et les rumeurs politiques. Né à la fin du XIXᵉ siècle, probablement en Allemagne, il aurait participé aux mouvements révolutionnaires qui secouèrent la Bavière après la Première Guerre mondiale avant de fuir vers le Mexique, où il s’installa en 1924.

Cette vie clandestine irrigue toute son œuvre. Chez lui, les héros sont des marins sans papiers, des ouvriers agricoles, des mineurs, des Indiens spoliés ou des travailleurs migrants. Lui-même fréquente alors les milieux anarchistes et les militants du syndicat des Industrial Workers of the World, les célèbres « Wobblies », dont l’influence traverse Les Cueilleurs de coton.

Publié d’abord en feuilleton avant d’être édité en volume en 1926, il s’agit de son premier roman, ainsi que de la première apparition de Gales, double littéraire de l’auteur et figure récurrente de son univers romanesque. B. Traven y invente une littérature profondément politique sans jamais sacrifier le romanesque : la faim, la fatigue, les injustices raciales et les grèves deviennent la matière même de l’aventure.

Cent ans plus tard, cette voix singulière conserve une modernité troublante. Dans un monde dominé par la précarité et les migrations économiques, B. Traven apparaît comme un précurseur lucide de nos grandes fractures contemporaines.

Les Cueilleurs de coton de B. Traven, aux Éditions Libertalia, ou le centenaire d’un livre qui redonne une voix aux damnés du travail !

Un roman d’aventure sociale porté par la colère et la fraternité

Gales avance dans le Mexique postrévolutionnaire comme un homme sans attaches. Il dort où il peut, accepte les travaux les plus épuisants et rejoint une plantation de coton où les ouvriers sont payés selon leur origine ethnique. Parce qu’il est blanc, son salaire est supérieur à celui des travailleurs noirs, indiens ou asiatiques. Une grève éclate alors spontanément pour imposer l’égalité de traitement.

Cette scène résume toute la puissance du roman. B. Traven ne décrit pas seulement la misère et l’exploitation : il raconte l’apparition fragile d’une conscience collective. Dans les champs brûlés par le soleil, parmi les ouvriers épuisés, naît l’idée qu’un autre rapport de force demeure possible.

L’écrivain refuse pourtant le discours théorique. Son talent réside dans le détail concret : une chemise trempée de sueur, la poussière des routes, les discussions dans les cafés ou l’odeur du pétrole sur les vêtements des ouvriers. Cette précision sensorielle donne au récit une vérité presque documentaire.

On pense parfois à Jack London ou à John Steinbeck, mais B. Traven possède une voix plus rugueuse, plus sèche, débarrassée de tout lyrisme inutile. Les Cueilleurs de coton se lit ainsi comme un grand roman de mouvement et de survie, où l’aventure naît directement de la nécessité de travailler pour vivre.

Extrait

« Gringo » est, en Amérique latine, le sobriquet des Américains. Il a à peu près le même sens méprisant qu’en France le mot « Boche » pour les Allemands. Mais les Américains, dont l’humour est trop inusable pour qu’ils se sentent facilement offensés et se rendent du même coup la vie difficile, ont enlevé à ce sobriquet tout son mordant en se qualifiant eux-mêmes de « gringos » quand, en Amérique latine, on s’enquiert de leur nationalité. Et ils le font avec un sourire aussi serein que s’il s’agissait de la meilleure des plaisanteries.

Les autres maisons de la ville, dix ou douze en tout, étaient les cases traditionnelles des Indiens : six troncs d’arbre, posés verticalement sur le sol, avec le toit d’herbe sèche au-dessus. Quelques-unes, mieux aménagées, avaient des murs à claire-voie, faits de petits troncs minces. Ni portes ni fenêtres. De sorte qu’on pouvait voir de l’extérieur tout ce qui se passait dans chacune d’elles. Les cases plus simples, habitées par des Mexicains plutôt pauvres ou paresseux, ne possédaient même pas ces ébauches de murs mais en haut, tout autour du toit, pendaient quelques feuilles de palmier, destinées à atténuer les rayons du soleil tombant en oblique aux premières heures de la matinée ou à la fin de l’après-midi.

Il n’y avait d’abri ni pour le bétail ni pour la volaille. Les cochons devaient aller eux-mêmes à la recherche de leur pitance, où et comme ils le pouvaient, dehors, dans la brousse. Les poules juchaient la nuit sur l’arbre le plus proche de la case. Une vieille caisse ou une corbeille d’osier pleine de trous était suspendue à une branche et elles venaient sagement y pondre leurs œufs.
Tout autour des cases, il y avait des bananiers nains, qui prodiguaient leurs fruits sans jamais devoir être soignés. Et les petits champs, où il n’y a guère autre chose à faire qu’à semer et à récolter, donnaient plus de maïs et de haricots que les habitants ne pouvaient en consommer.

Il était inutile de demander notre chemin dans une de ces cases. Même si l’on avait pu obtenir une indication, elle aurait sûrement été fausse. Non point dans l’intention de nous fourvoyer, mais par ce simple désir de politesse qui pousse à donner une réponse quelconque, pour ne pas avoir à dire « non ».

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Hakim Aoudia.

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