Hommage à Sliman Mansour (1947-2026), ou peindre la Palestine pour que la mémoire demeure !

Hommage à Sliman Mansour (1947-2026), ou peindre la Palestine pour que la mémoire demeure !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 4 minutes

Mort le 24 août 2026 à Jérusalem, à l’âge de 79 ans, Sliman Mansour laisse derrière lui plus de cinq décennies de création consacrées à la Palestine, à sa terre, à son histoire et à sa mémoire. Peintre, sculpteur et acteur majeur de la scène artistique palestinienne, il a transformé les paysages, les oliviers, les femmes en costume traditionnel, Jérusalem ou encore les scènes de la vie quotidienne en puissants symboles d’appartenance. Son œuvre la plus célèbre, Le Chameau des fardeaux (Jamal Al-Mahamel), réalisée en 1973, est devenue une image emblématique de la culture visuelle palestinienne. Mais réduire Mansour à cet unique tableau serait oublier la richesse d’un parcours marqué par la peinture, le dessin, la sculpture, les expérimentations avec des matériaux locaux et un engagement constant en faveur de la création palestinienne. Lauréat en 2019 du Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe, il a également contribué à structurer la vie artistique de son pays et à transmettre son œuvre aux générations suivantes. Hommage à Sliman Mansour (1947-2026), ou peindre la Palestine pour que la mémoire demeure !

De Birzeit à Jérusalem

Né en 1947 à Birzeit, en Palestine, Sliman Mansour grandit entre Birzeit et Bethléem, dans un environnement qui nourrit très tôt son rapport à la terre et aux traditions. Après la mort précoce de son père, il poursuit sa scolarité à l’école évangélique luthérienne de Bethléem. Son goût pour le dessin et la peinture est alors encouragé par l’un de ses premiers professeurs, Felix Theis, qui lui transmet notamment les bases techniques et l’histoire de l’art européen.

Adolescent, Mansour réalise déjà des portraits à partir de photographies. Cette pratique, relativement rare dans l’art palestinien de son époque, restera présente dans son œuvre. Le Portrait de mon grand-père, peint en 1965, témoigne de cette première période. Mais son apprentissage ne se limite pas à la peinture académique : sa proximité avec sa grand-mère Salma, potière qui travaillait l’argile et les techniques traditionnelles de construction en terre et en paille, laissera une empreinte durable sur son art.

Admis à l’Art Institute of Chicago, Mansour renonce finalement à partir en raison de la guerre de 1967. Il rejoint alors l’Académie Bezalel de Jérusalem, où il étudie de 1967 à 1970. Cette expérience dans une ville divisée, entre Jérusalem-Est et Jérusalem-Ouest, nourrit profondément sa réflexion sur l’identité, l’éloignement et la perte. Son art va désormais se construire au croisement de l’expérience intime et de l’histoire collective.

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Une œuvre entre terre et mémoire

En 1973, Sliman Mansour peint Le Chameau des fardeaux, devenu l’une des images les plus célèbres de l’art palestinien. Un vieil homme y porte Jérusalem sur son dos, comme une charge autant qu’un trésor. La toile condense plusieurs thèmes qui traverseront toute son œuvre : l’exil, la perte, l’attachement au territoire et la mémoire d’un lieu idéalisé. Sa diffusion sur des affiches, des cartes postales et des tee-shirts contribue à faire de cette peinture une véritable icône populaire.

Sliman Mansour – Le Chameau des fardeaux (1973).

Jérusalem occupe ensuite une place centrale dans son imaginaire. Dans Song of Jerusalem (1974), Children of Jerusalem (1978) ou Woman Carrying Jerusalem (1979), la ville devient tour à tour rêve, héritage, promesse et objet de désir. Dans Children of Jerusalem, des enfants palestiniens observent de loin une fête dont ils sont exclus ; dans Woman Carrying Jerusalem, la ville semble protégée comme un enfant.

Mais Mansour ne peint pas seulement une Palestine rêvée. Son œuvre accompagne les transformations de son environnement. Les cartes, les murs, les checkpoints et les paysages fragmentés apparaissent notamment dans Map II (2004), Uncertain Landscape : Abu Dis et Uncertain Landscape : Al-Ram (2009), puis dans la série consacrée au checkpoint de Qalandia. At the Wall, Road to Jerusalem ou Qalandia Checkpoint, tous réalisés en 2009, traduisent l’attente, l’immobilité et la perte du contrôle sur le temps et les déplacements.

Son travail avec la terre, l’argile et d’autres matériaux locaux prolonge également son dialogue avec les traditions palestiniennes. En 1987, pendant la première Intifada, il participe au collectif New Visions, qui cherche notamment à privilégier les matériaux disponibles localement plutôt que les fournitures artistiques israéliennes.

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Une résistance devenue langage artistique

L’importance de Sliman Mansour dépasse largement ses tableaux les plus célèbres. Pendant plus de cinquante ans, il a contribué à donner une forme visuelle à l’identité palestinienne. Ses œuvres ont fait entrer dans l’imaginaire collectif des figures de paysans, des femmes en costume traditionnel, des oliviers, des villages et Jérusalem, tout en faisant de la terre et du paysage les supports d’une mémoire menacée. Le Jerusalem Quarterly souligne ainsi que ses images sont devenues une composante reconnaissable de la culture visuelle palestinienne.

Son influence est aussi institutionnelle. Membre fondateur de la Ligue des artistes palestiniens, il participe à la construction d’une véritable infrastructure artistique locale. En 1994, il cofonde le centre d’art Al-Wasiti à Jérusalem-Est, dont il assure la direction de 1996 à 2003. Il contribue également à la formation de jeunes artistes et fait partie des fondateurs de l’International Academy of Art Palestine.

Cette reconnaissance dépasse les frontières palestiniennes. En 2019, l’UNESCO lui décerne, avec l’historienne et commissaire brésilienne Silvia Alice Antibas, le Prix UNESCO-Sharjah pour la culture arabe. L’organisation salue notamment son expression de l’identité palestinienne, son rôle dans le développement des arts plastiques locaux et son engagement en faveur de l’art et de l’éducation artistique.

À sa disparition, le 24 août 2026, Sliman Mansour laisse donc bien davantage qu’une collection de tableaux. Il laisse un vocabulaire visuel dans lequel une ville, un olivier, une maison ou un visage peuvent devenir les fragments d’une histoire collective. Son art aura fait de la l’identité palestinienne non pas un refuge immobile, mais une matière vivante.

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Hakim Aoudia.

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