Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !

Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 33 minutes

Né le 23 septembre 1926 en Caroline du Nord, mort le 17 juillet 1967 à seulement 40 ans, John Coltrane aura pourtant bouleversé en moins de deux décennies l’histoire du jazz. Du bebop de ses débuts aux explorations spirituelles et avant-gardistes de ses dernières années, le saxophoniste n’a cessé de repousser les limites de son instrument et de l’improvisation. Pour son centenaire, 2026 célèbre un musicien dont l’influence dépasse largement le jazz. Derrière la légende de Giant Steps, My Favorite Things ou A Love Supreme, il y a d’abord un homme façonné par le Sud ségrégationniste, la musique religieuse, une discipline de fer et une insatiable curiosité. Avant de devenir le maître que l’on sait, Coltrane fut un élève, un sideman, un musicien de tournée et un saxophoniste encore à la recherche de sa voix. Retour aux sources d’une trajectoire fulgurante. Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !

Playlist en hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !

De la Caroline du Nord aux premières notes

John William Coltrane voit le jour le 23 septembre 1926 à Hamlet, en Caroline du Nord. Quelques mois plus tard, sa famille s’installe à High Point, où il grandit dans un environnement marqué à la fois par la ségrégation raciale et par une forte présence religieuse. Sa mère Alice joue du piano à l’église ; son grand-père maternel est pasteur. Chez les Coltrane, la musique n’est donc jamais très éloignée de la foi.

La disparition de plusieurs proches, dont son père en 1939, précipite toutefois le jeune John vers la musique. Il commence par la clarinette avant de se tourner vers le saxophone alto. À la William Penn High School, il rejoint l’orchestre de l’établissement et révèle déjà une qualité qui ne le quittera plus : une capacité de travail presque obsessionnelle. Johnny Hodges, saxophoniste de Duke Ellington, puis Lester Young deviennent ses premiers modèles.

En 1943, Coltrane rejoint sa mère à Philadelphie. Le changement de décor est décisif. La ville offre clubs, orchestres et jam sessions, tandis que New York et ses musiciens ne sont plus très loin. Il étudie à l’Ornstein School of Music puis aux Studios Granoff, approfondissant la lecture, l’harmonie et la technique instrumentale.

À cette époque, il n’est encore qu’un jeune musicien parmi d’autres. Mais il possède déjà l’arme qui fera toute la différence : l’appétit d’apprendre.

John Coltrane à la Leonard Street School à High Point
John Coltrane à la Leonard Street School à High Point (en haut à gauche). (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Le jeune homme qui voulait rattraper Bird

En 1945, à dix-huit ans, Coltrane monte pour la première fois sur scène comme professionnel avec le big band de Jimmy Johnson. Quelques mois plus tard, la guerre l’envoie à Hawaï, où il intègre l’orchestre de la Navy. L’armée ne l’éloigne donc pas de la musique : entre deux obligations militaires, il multiplie les jam sessions et découvre plus profondément le bebop.

Charlie Parker est alors la révélation. Avec Dizzy Gillespie et Thelonious Monk, « Bird » incarne un jazz qui accélère, complexifie l’harmonie et transforme l’improvisation en terrain d’expérimentation. Coltrane en devient un auditeur passionné, puis un disciple. Cette fascination laissera des traces durables dans son premier jeu.

Après sa démobilisation en 1946, il retourne à Philadelphie et poursuit son travail acharné. Ses influences s’élargissent : Coleman Hawkins, Dexter Gordon, Wardell Gray, et surtout Sonny Stitt. Il étudie également les grands compositeurs européens, de Debussy à Stravinsky en passant par Bartók et Schönberg. Chez lui, écouter ne suffit jamais : il faut comprendre, assimiler, transformer.

Les engagements se succèdent. Joe Webb, King Kolax, Jimmy Heath : Coltrane apprend le métier en multipliant les tournées et les clubs. Il rencontre même Charlie Parker lors d’une jam session. L’idole devient soudain un collègue, mais l’admiration demeure intacte.

En 1948, pourtant, une autre histoire commence, beaucoup plus sombre : l’alcool et l’héroïne s’installent dans son quotidien. La dépendance compromet sa carrière et sa santé. Parallèlement, son passage dans l’orchestre d’Eddie « Cleanhead » Vinson lui fait découvrir le saxophone ténor. Ce changement d’instrument sera déterminant : loin de l’ombre écrasante de Parker à l’alto, Coltrane peut désormais chercher sa propre voix.

John Coltrane en uniforme de la NAVY en 1945
John Coltrane en uniforme de la NAVY en 1945. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Dans l’orbite de Dizzy Gillespie

En 1949, une première consécration survient lorsque Coltrane rejoint l’orchestre de Dizzy Gillespie. Pour le jeune saxophoniste, c’est l’entrée dans une formation de premier plan et la possibilité de jouer aux côtés de musiciens qu’il admirait jusque-là à distance.

Gillespie lui ouvre surtout de nouveaux horizons. Son orchestre mêle le bebop aux rythmes afro-cubains et fait entendre une conception plus ouverte du jazz. Coltrane découvre aussi les réflexions harmoniques de George Russell, qui annoncent certaines des recherches modales auxquelles il se consacrera quelques années plus tard.

Le saxophoniste reste cependant encore en construction. Dans le grand orchestre, il joue d’abord de l’alto et dispose de peu d’espace pour imposer sa personnalité. La situation change lorsque la formation est réduite en 1950 : Gillespie lui confie alors le ténor, instrument avec lequel Coltrane va véritablement s’épanouir.

Ses premiers solos de ténor paraissent sur les enregistrements du groupe pour Dee Gee Records. Le son est déjà reconnaissable par son registre aigu et son goût pour les lignes inhabituelles, mais le musicien cherche encore sa formule. Gillespie constitue pour lui une formidable école : il apprend à maîtriser son instrument, à écouter une section rythmique et à élargir son vocabulaire.

Le passage chez Dizzy est aussi une rencontre avec une génération qui redessine le jazz. Art Blakey, Milt Jackson, John Lewis, Kenny Burrell : autant de musiciens qui croiseront la route de Coltrane et contribueront, directement ou indirectement, à son apprentissage.

Mais cette première reconnaissance reste fragile. Ses addictions perturbent les tournées et finissent par provoquer des tensions. Au début des années 1950, Coltrane quitte Gillespie et retombe dans l’anonymat relatif des engagements alimentaires. Il possède la technique, la culture musicale et une formidable volonté. Il lui manque encore l’essentiel : trouver sa voix.

John Coltrane et Dizzy Gillespie le 19 Janvier 1951 à New York
John Coltrane et Dizzy Gillespie le 19 Janvier 1951 à New York. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Le purgatoire : quatre années à chercher sa voix

Lorsque son aventure avec Dizzy Gillespie s’achève en 1951, John Coltrane retourne à Philadelphie. Les années qui suivent ressemblent moins à une ascension qu’à une longue mise à l’épreuve. Il accepte les engagements qui se présentent, de Gay Crosse à Bull Moose Jackson, en passant par Earl Bostic et Johnny Hodges. Des emplois alimentaires, souvent éloignés du jazz qu’il rêve de pratiquer, mais qui lui permettent de continuer à travailler son instrument.

Chez Earl Bostic, il perfectionne notamment la respiration circulaire. Avec Johnny Hodges, il se confronte au répertoire de Duke Ellington et à une tradition du swing dont il conservera longtemps la trace. Entre deux contrats, il poursuit son apprentissage théorique et développe une curiosité qui ne cessera plus de l’habiter. La musique, chez Coltrane, est déjà affaire de méthode autant que d’inspiration.

Mais l’obstacle principal est ailleurs. L’alcool et l’héroïne fragilisent sa carrière et compromettent plusieurs collaborations. Derrière le saxophoniste encore indécis se construit pourtant une personnalité de plus en plus studieuse, nourrie de théorie, de spiritualité et d’une discipline instrumentale presque obsessionnelle.

En 1954, sa rencontre avec Juanita Naima Grubbs ouvre une autre perspective. Leur mariage, l’année suivante, accompagne une période de transformation personnelle. Lorsque Miles Davis lui propose finalement de rejoindre son quintette en 1955, Coltrane n’est pas encore une vedette. Il possède quelque chose de plus précieux : une immense réserve de travail à convertir en musique.

Miles-Davis-John-Coltrane
Miles Davis et John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Welcome : Miles Davis lui ouvre la porte

En 1955, Miles Davis cherche le saxophoniste capable de compléter le quintette qu’il est en train de réunir. Plusieurs noms circulent avant celui de Coltrane. Le choix surprend : encore peu connu du grand public, le ténor de Philadelphie traîne une réputation d’instabilité et ne possède pas encore cette voix immédiatement identifiable qui fera sa légende.

Pourtant, Davis perçoit son potentiel. Coltrane rejoint finalement le groupe aux côtés de Red Garland, Paul Chambers et Philly Joe Jones. La rencontre est décisive. Le trompettiste, réputé pour son économie de moyens et son sens aigu de l’espace, oblige son saxophoniste à trouver sa propre place plutôt qu’à chercher constamment son approbation.

Les premiers enregistrements témoignent encore d’un musicien en pleine métamorphose. Coltrane reste marqué par Coleman Hawkins, Dexter Gordon ou Sonny Stitt, et son jeu peut paraître dense, parfois hésitant. Mais son appétit de travail est considérable. Au contact de Davis, il apprend à laisser davantage respirer les phrases, à écouter la rythmique et à transformer sa virtuosité en langage.

Cette collaboration s’inscrit dans un moment particulièrement fertile du jazz américain. Le hard bop s’affirme face au cool jazz et réinjecte dans le langage moderne le blues, le gospel et le rhythm and blues. Le quintette de Davis en devient l’un des laboratoires les plus remarquables.

Pour Coltrane, le véritable enjeu est désormais clair : cesser d’être un excellent saxophoniste parmi d’autres pour devenir John Coltrane.

Miles Davis – The Theme. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

La quadrilogie Prestige : le déclic sur disque

En 1956, Miles Davis doit encore honorer son contrat avec Prestige. Deux séances-marathons, organisées chez l’ingénieur du son Rudy Van Gelder, vont fournir la matière de quatre albums : Cookin’ (1957), Relaxin’ (1958), Workin’ (1960) et Steamin’ (1961). Le principe est simple : jouer vite, jouer ensemble, ne pas surproduire. Une formule qui convient parfaitement au quintette.

Pour Coltrane, ces sessions constituent un véritable révélateur. Sur Cookin’, son intervention dans « Blues by Five » ou « Airegin » montre déjà cette tension caractéristique entre précision technique et urgence expressive. Sur Relaxin’, « Oleo » et « It Could Happen to You » témoignent d’une assurance nouvelle. Le saxophoniste commence à imposer un son, une densité et surtout une manière de construire ses phrases qui ne doivent plus rien à une simple imitation.

Le contraste avec Davis est fascinant. La trompette dessine, suggère, laisse des espaces ; le ténor de Coltrane les investit, les prolonge, parfois jusqu’à saturation. Deux conceptions du discours musical se frottent sans jamais se neutraliser.

La quadrilogie est aussi le portrait sonore d’un groupe qui fonctionne à plein régime : Red Garland au piano, Paul Chambers à la contrebasse, Philly Joe Jones à la batterie, et deux solistes dont les différences deviennent une force.

Coltrane n’est pas encore arrivé au terme de sa transformation. Mais quelque chose a changé. Sur ces disques, le jeune saxophoniste commence enfin à donner l’impression qu’il ne cherche plus seulement comment jouer, mais quoi dire.

The Miles Davis Quintet – Oleo from Relaxin’ With The Miles Davis Quintet. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Jouer, encore et toujours

Entre 1956 et 1957, John Coltrane semble vouloir rattraper le temps perdu. Les engagements se multiplient, les studios deviennent son second domicile et les rencontres s’enchaînent à un rythme vertigineux. Paul Chambers, Elmo Hope, Sonny Rollins, Tadd Dameron, Johnny Griffin : Coltrane accompagne, apprend, observe, mais surtout joue. Beaucoup.

La session de Tenor Madness, en mai 1956, offre notamment un face-à-face mémorable avec Sonny Rollins. Loin du duel de virtuoses que l’on pourrait imaginer, les deux ténors se répondent avec une complicité manifeste. Coltrane a encore moins de notoriété que Rollins, mais son jeu gagne en assurance. Quelques mois plus tard, Tenor Conclave réunit quatre ténors — Zoot Sims, Al Cohn, Hank Mobley et Coltrane — et permet à ce dernier de préciser encore sa conception de l’instrument.

Chez Paul Chambers, il signe « Nita » et « Just for the Love ». Avec Tadd Dameron, il trouve un environnement particulièrement favorable à son développement. Mating Call révèle un saxophoniste capable de se montrer convaincant aussi bien dans la ballade que dans les tempos rapides.

Cette frénésie n’est pas seulement professionnelle. Coltrane étudie son instrument jusque dans ses moindres détails, compose, travaille l’harmonie et répète inlassablement. Le témoignage de J. J. Johnson est éloquent : pendant les pauses d’un engagement avec Miles Davis, Coltrane descendait pratiquer dans les sous-sols du club.

Son obsession n’est plus seulement de jouer davantage. Il s’agit désormais de comprendre davantage.

Tenor Madness – Sonny Rollins. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

The First Trane : enfin son propre nom

Le 31 mai 1957, John Coltrane franchit un seuil symbolique : il dirige sa première séance d’enregistrement en tant que leader pour Prestige. Autour de lui se retrouvent notamment Red Garland, Mal Waldron, Paul Chambers, Albert Heath, Sahib Shihab et Johnny Splawn.

L’album, simplement intitulé Coltrane et connu aussi sous le nom de The First Trane, rassemble standards et compositions personnelles. Le saxophoniste y montre ce qu’il a accumulé depuis ses années d’apprentissage : le bebop, le blues, le swing, les leçons de ses aînés et les expériences acquises auprès de Miles Davis et de ses multiples partenaires.

« Bakai » donne immédiatement le ton. Coltrane y attaque avec une vigueur nouvelle, tandis que « Violets for Your Furs » révèle son goût pour les ballades. Sur « Straight Street », sa composition, il impose un discours plus affirmé. Les phrases sont nettes, le son gagne en densité et les hésitations des premiers enregistrements semblent progressivement s’effacer.

Tout n’est pas encore parfaitement en place. Mais le changement est perceptible : Coltrane ne se contente plus d’interpréter la musique des autres, il commence à construire la sienne.

Le paradoxe est alors saisissant. Au moment où sa carrière artistique prend enfin son essor, sa dépendance atteint son paroxysme. Après la fin de son premier passage chez Miles Davis, Coltrane se retire à Philadelphie et entreprend un sevrage radical. Cette période marque, dans son propre récit, le début d’un bouleversement spirituel qui influencera profondément sa musique future.

Le premier Coltrane vient de naître. Le véritable est encore à venir.

Straight Street – John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

En studio avec Monk : l’école des angles

Thelonious Monk n’était déjà pas seulement un pianiste pour John Coltrane. Il devient un professeur.

Leur première collaboration discographique véritable se noue en 1957 autour de Thelonious Himself. Coltrane n’apparaît finalement que sur « Monk’s Mood », mais cette unique plage suffit à mesurer la fascination réciproque entre les deux hommes. Face au piano anguleux de Monk, le ténor adopte une retenue inhabituelle et apprend à écouter autrement les silences, les ruptures et les harmonies.

Quelques semaines plus tard, Monk’s Music approfondit l’expérience. Coleman Hawkins et Coltrane y confrontent deux générations du saxophone, tandis que Monk impose ses compositions comme autant de pièges harmoniques. Sur « Well, You Needn’t » et surtout « Epistrophy », Coltrane apprend à se glisser dans une architecture où rien n’est jamais tout à fait prévisible.

Puis vient le laboratoire du quartet. Monk, Coltrane, Wilbur Ware et Art Blakey jouent au Five Spot à New York durant l’été et l’automne 1957. Pour Coltrane, l’expérience est déterminante : plusieurs soirs par semaine, il dispose d’un véritable terrain d’expérimentation. Les longues improvisations lui permettent de développer ce qui deviendra l’une de ses signatures : les longues cascades de notes, bientôt surnommées sheets of sound.

Les archives conservent notamment le témoignage d’un concert Monk-Coltrane au Carnegie Hall en novembre 1957, retrouvé des décennies plus tard par la Library of Congress.

Avec Monk, Coltrane ne perfectionne pas seulement sa technique. Il apprend à penser autrement la musique.

Nutty · Thelonious Monk · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Au Five Spot : la révélation

À l’été 1957, John Coltrane entre dans une nouvelle dimension. Engagé au Five Spot avec Thelonious Monk, il trouve auprès du pianiste un laboratoire à la mesure de son appétit musical. Chaque soir, les morceaux peuvent s’étirer, se défaire, renaître autrement. Monk laisse de l’espace ; Coltrane apprend à l’habiter.

Le travail dépasse la scène. Monk lui joue des morceaux que le saxophoniste doit reproduire à l’oreille, sans partition. Cette méthode aiguise son écoute et l’oblige à penser la mélodie autrement. La relation devient celle d’un maître et d’un élève, mais aussi de deux musiciens capables de se stimuler mutuellement. Au Five Spot, Coltrane dispose surtout d’un temps précieux : celui nécessaire pour chercher, se tromper, recommencer.

C’est là que s’affirme ce que le critique Ira Gitler baptisera bientôt les « sheets of sound » : une succession vertigineuse de notes et d’arpèges donnant l’impression que plusieurs accords se superposent dans un même souffle. La formule n’est pas encore celle du Coltrane de Giant Steps, mais le mouvement est enclenché.

L’engagement s’achève le 16 décembre 1957. Dès le lendemain, Coltrane revient au Five Spot sous son propre nom. Cette fois, il n’est plus l’élève de Monk : il commence à devenir un chef de file. La parenthèse new-yorkaise aura été brève, mais décisive. La Library of Congress conserve d’ailleurs une autre trace exceptionnelle de cette association : un concert de Monk et Coltrane enregistré au Carnegie Hall en novembre 1957, retrouvé près d’un demi-siècle plus tard.

Thelonious Monk and John Coltrane Five Spot 1957. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

1957 : l’année où tout s’accélère

Coltrane ne ralentit pas. Tandis qu’il joue avec Monk, il retourne régulièrement au studio de Rudy Van Gelder. Lush Life, enregistré à partir de séances de 1957 et 1958, révèle un saxophoniste qui explore déjà plusieurs voies : ballade, blues, jeu sans piano, phrasé toujours plus dense. La formule en trio avec Earl May et Art Taylor lui offre notamment un espace inhabituellement vaste pour un souffleur.

À la fin de l’année, les séances avec Red Garland se multiplient. Traneing In, Soul Junction, All Mornin’ Long, High Pressure : Coltrane semble incapable de laisser passer une occasion de jouer. Cette frénésie n’est pas seulement quantitative. Elle documente un musicien en pleine mue, encore attaché au hard bop mais déjà attiré par des horizons harmoniques plus vastes.

Le paradoxe est frappant : celui qui fut longtemps considéré comme un sideman devient progressivement celui que l’on écoute. Son autorité s’impose, son vocabulaire s’élargit, son jeu divise parfois les oreilles les plus conservatrices. Mais cette période de transition prépare le grand saut.

Et il arrive en septembre. Le 15, Coltrane investit le studio de Van Gelder avec Lee Morgan, Curtis Fuller, Kenny Drew, Paul Chambers et Philly Joe Jones. L’album s’appellera Blue Train.

John Coltrane – I Love You. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Blue Train : le premier grand départ

Avec Blue Train, Coltrane tient enfin un disque qui porte pleinement son nom. Enregistré le 15 septembre 1957 pour Blue Note, il réunit une formation de rêve : Lee Morgan à la trompette, Curtis Fuller au trombone, Kenny Drew au piano et la section rythmique de l’ancien quintette de Miles Davis, Paul Chambers et Philly Joe Jones.

Cinq morceaux seulement, mais une densité remarquable : « Blue Train », « Moment’s Notice », « Locomotion », « I’m Old Fashioned » et « Lazy Bird ». Quatre compositions de Coltrane encadrent un standard de Jerome Kern et Johnny Mercer. Le hard bop y trouve une forme particulièrement accomplie, nourrie de blues, de mélodies mémorables et de solos qui ne perdent jamais de vue la dynamique collective.

Le morceau-titre donne immédiatement le ton : un riff massif, une rythmique tendue, trois souffleurs qui se répondent et Coltrane qui déroule un chorus d’une assurance nouvelle. « Moment’s Notice » confirme son talent de compositeur, tandis que « Lazy Bird » annonce déjà son goût pour les architectures harmoniques complexes.

Blue Train demeure pourtant une étape, non une définition. Le disque est suffisamment accessible pour devenir une porte d’entrée idéale vers Coltrane, mais son auteur ne tardera pas à la pousser beaucoup plus loin. Lui-même le considérera plus tard parmi ses enregistrements favoris.

En décembre 1957, l’album paraît. Coltrane a trente et un ans. Il n’a pas encore écrit Giant Steps, My Favorite Things ou A Love Supreme. Mais le train est lancé.

Blue Train (Remastered 2003/Rudy Van Gelder Edition) · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Coltrane prend le large

Après Blue Train, Coltrane n’a plus grand-chose d’un simple accompagnateur. Ses collaborations avec Cecil Taylor, Ray Draper ou Kenny Burrell montrent un musicien désormais suffisamment affirmé pour imposer sa voix, quel que soit le contexte. Avec Taylor, sur Hard Driving Jazz, il se frotte même à une écriture plus aventureuse, sans basculer encore dans le free jazz. Ses « sheets of sound » y gagnent toutefois une rugosité nouvelle.

Cette émancipation se lit surtout dans la profusion des séances Prestige enregistrées en 1958. Bob Weinstock dispose alors d’un véritable trésor de bandes : certaines paraîtront rapidement, d’autres seront conservées plusieurs années avant de devenir, avec la notoriété croissante du saxophoniste, autant de pièces d’un vaste puzzle discographique. Settin’ the Pace, Standard Coltrane, Stardust, Black Pearls, Bahia ou The Last Trane en seront les principaux prolongements.

Dans cette masse, Coltrane affine son langage. Ballades, blues, tempos rapides : il semble tout vouloir éprouver. Son jeu devient plus dense, plus rapide, mais aussi plus libre à l’intérieur même des formes traditionnelles. Autour de lui, le jazz bouillonne : Cecil Taylor, Charles Mingus et Ornette Coleman déplacent déjà les frontières de l’improvisation. Coltrane n’est pas encore dans leur sillage, mais il écoute.

Le sideman commence à disparaître derrière le soliste. Reste une étape essentielle : retourner auprès de Miles Davis, là où une nouvelle révolution se prépare.

Black Pearls · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Soultrane : la vitesse et la grâce

Parmi les nombreuses séances de 1958, Soultrane occupe une place particulière. Enregistré le 7 février avec Red Garland, Paul Chambers et Art Taylor, l’album paraît quelques mois plus tard chez Prestige. C’est un disque de quartet, sans composition originale de Coltrane, mais il constitue un remarquable instantané de son évolution.

Le répertoire mêle standards, ballades et morceaux plus nerveux. « I Want to Talk About You » laisse respirer le ténor ; « Theme for Ernie » installe une mélancolie presque suspendue. Mais c’est surtout « Russian Lullaby » qui attire l’oreille : Coltrane y précipite les notes, multiplie les arpèges et transforme la virtuosité en véritable matériau musical.

C’est dans les notes de pochette de Soultrane qu’Ira Gitler emploie l’expression « sheets of sound », appelée à devenir l’une des formules les plus célèbres pour décrire cette période du saxophoniste.

La formule pourrait pourtant réduire un peu vite une musique beaucoup plus subtile. Car Coltrane ne cherche pas seulement la vitesse. Il travaille la manière de faire entendre plusieurs niveaux harmoniques dans une même phrase, d’accélérer sans perdre la ligne, de faire surgir la tension sans sacrifier le lyrisme.

À l’écoute, quelque chose se précise : le musicien qui, quelques mois auparavant, cherchait encore sa place possède désormais une signature. Il lui reste à savoir jusqu’où elle peut le conduire.

Russian Lullaby · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Le retour chez Miles, prélude à Kind of Blue

En février 1958, Coltrane retrouve Miles Davis en studio pour Milestones. Le trompettiste a élargi son quintette avec Julian « Cannonball » Adderley : deux saxophones, deux personnalités, deux manières de faire vivre le blues. La présence de Coltrane devient alors particulièrement révélatrice.

Milestones se situe à un point de bascule. Le hard bop demeure présent, mais Miles commence à privilégier des structures harmoniques plus ouvertes et une approche modale qui prendra toute son ampleur l’année suivante. Coltrane doit s’adapter à cette nouvelle grammaire sans renoncer à son propre langage.

Sur « Dr. Jekyll », « Two Bass Hit » ou « Straight, No Chaser », il déploie encore ses phrases serrées et ses cascades de notes. Sur « Milestones », en revanche, le rapport à l’espace change. Les accords cessent progressivement d’être des rails sur lesquels le soliste doit avancer ; ils deviennent des paysages dans lesquels il peut circuler.

Cette évolution n’est pas encore celle de Kind of Blue, mais elle en dessine déjà la géographie. En 1959, Miles Davis réunira Coltrane, Adderley, Bill Evans, Paul Chambers et Jimmy Cobb pour enregistrer ce qui deviendra l’un des albums les plus célèbres de l’histoire du jazz. Le projet repose largement sur l’improvisation modale et sur des indications musicales réduites, laissant aux solistes une grande liberté.

Pour Coltrane, le changement est considérable : après avoir cherché à remplir l’espace, il va devoir apprendre à le laisser respirer. Ce déplacement, presque imperceptible sur Milestones, deviendra bientôt l’un des secrets de son art.

Miles Davis – Milestones. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Un sextet taillé pour l’avenir

Le changement de formation ne tarde pas. À la suite des séances de Milestones, Red Garland et « Philly » Joe Jones quittent progressivement le groupe. Miles Davis engage alors deux musiciens dont la personnalité va profondément modifier la couleur de son ensemble : le pianiste Bill Evans et le batteur Jimmy Cobb.

Evans n’est pas un inconnu pour Coltrane. Son jeu, à la fois dépouillé, subtil et fortement nourri de musique classique, correspond idéalement aux nouvelles préoccupations modales de Miles. Davis admire sa façon de faire circuler les gammes et de jouer légèrement en retrait du rythme. Cobb, moins expérimenté, apporte quant à lui une pulsation souple qui complète parfaitement le dispositif.

Le sextet réunit désormais Miles Davis, John Coltrane, Cannonball Adderley, Bill Evans, Paul Chambers et Jimmy Cobb. La formation ne durera pas longtemps sous cette forme : Evans quittera le groupe à la fin de l’été 1958, avant de revenir pour les séances de Kind of Blue. Wynton Kelly prendra entre-temps sa place, tout en restant présent sur une partie de l’album à venir.

Pour Coltrane, cette période est décisive. Aux côtés d’Evans, il découvre une conception du jazz où l’espace compte autant que la virtuosité. La tension entre les deux approches — l’abondance coltranienne et l’épure d’Evans — devient l’une des richesses du futur Kind of Blue.

John Coltrane, Cannonball Adderley, Miles Davis et Bill Evans pendant l'enregistrement de "Kind of Blue", Columbia studio, New York, 22 avril 1959 - © Don Hunstein / Sony Music Archives
John Coltrane, Cannonball Adderley, Miles Davis et Bill Evans pendant l’enregistrement de « Kind of Blue », Columbia studio, New York, 22 avril 1959 – © Don Hunstein / Sony Music Archives.

Kind of Blue : quand l’espace change tout

En 1959, John Coltrane est déjà un musicien en pleine mutation. Après son retour auprès de Miles Davis et l’expérience de Milestones, il lui faut désormais apprivoiser une conception de l’improvisation qui rompt avec les réflexes du bebop : plutôt que de multiplier les changements d’accords, le jazz modal ralentit le mouvement harmonique et laisse au soliste davantage d’espace. C’est dans ce contexte que sont enregistrées, les 2 mars et 6 avril 1959, les plages de Kind of Blue.

Miles Davis ne fournit pas aux musiciens des arrangements entièrement écrits, mais des indications, des esquisses et des structures suffisamment ouvertes pour favoriser une création collective. Bill Evans au piano, Paul Chambers à la contrebasse, Jimmy Cobb à la batterie, Cannonball Adderley à l’alto et Coltrane au ténor composent autour de lui un sextette dont l’équilibre est exceptionnel. La musique semble simple ; elle exige pourtant une écoute particulièrement attentive.

« So What » donne immédiatement le ton. Après l’introduction suspendue de Bill Evans et Paul Chambers, Miles expose son thème avec une économie de moyens presque provocante. Puis vient Coltrane. Son solo, plus dense, plus mobile, tranche avec la sobriété du trompettiste. Mais il ne s’agit plus seulement de déployer les fameuses « sheets of sound » : le saxophoniste apprend à faire respirer ses phrases dans un espace harmonique beaucoup plus vaste. Le contraste est essentiel. Il révèle un Coltrane capable de retenir son geste pour mieux en augmenter la portée.

Sur « Blue in Green », sa sonorité devient plus intérieure ; sur « Freddie Freeloader », elle gagne en tension ; sur « Flamenco Sketches », les changements de modes offrent un terrain presque sans limites à son imagination. Le disque ne constitue donc pas une parenthèse dans son parcours : il documente une étape décisive de son apprentissage. Coltrane y découvre une autre manière de construire un solo, moins fondée sur l’accumulation que sur la circulation des idées.

Inscrit au National Recording Registry de la Library of Congress en 2002, Kind of Blue est aujourd’hui considéré comme un enregistrement majeur de l’histoire du jazz. Mais pour Coltrane, son importance se mesure surtout à ce qu’il annonce : quelques mois plus tard, son propre langage aura déjà changé de direction.

Miles Davis – So What. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Giant Steps : la mécanique devient vertige

Un mois après Kind of Blue, John Coltrane change de décor, mais surtout de perspective. Avec Giant Steps, enregistré pour Atlantic en 1959, il signe l’un des disques les plus exigeants de sa carrière et affirme pour la première fois avec une telle netteté sa stature de compositeur et de leader.

Le morceau-titre donne immédiatement la mesure de l’ambition. Les changements d’accords se succèdent à une vitesse vertigineuse, obligeant l’improvisateur à négocier sans répit des modulations complexes. Après l’espace presque contemplatif du jazz modal de Miles Davis, Coltrane revient ici à une architecture harmonique extraordinairement dense. Mais il ne s’agit nullement d’un retour en arrière : il pousse cette logique jusqu’à ses limites.

« Giant Steps », « Countdown », « Cousin Mary », « Naima » : le disque juxtapose ainsi démonstration technique et sens mélodique. Coltrane peut faire circuler des rafales de notes avec une précision sidérante, puis suspendre le temps avec la douceur de « Naima », dédiée à sa première épouse.

Le paradoxe est saisissant : Giant Steps paraît cérébral, presque vertigineux, mais sa musique ne cesse de chercher le chant. Le saxophoniste ne veut plus seulement résoudre les problèmes harmoniques qui se présentent à lui ; il cherche désormais à les dépasser.

Le disque marque ainsi une étape capitale de son émancipation. Coltrane ne se contente plus de tenir sa place dans l’histoire du jazz : il commence à en déplacer les frontières.

John Coltrane – Giant Steps (2020 Remaster). (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Le temps des choix

Avec Giant Steps, Coltrane dispose désormais d’un territoire qui lui appartient. Le saxophoniste crée Jowcol Music, sa propre maison d’édition, afin de conserver davantage de contrôle sur ses compositions. Son contrat avec Atlantic lui ouvre également une nouvelle période discographique, plus favorable à ses ambitions.

Pourtant, le divorce avec Miles Davis n’est pas immédiat. Au printemps et durant l’été 1959, Coltrane continue de jouer avec lui dans les clubs new-yorkais. Cannonball Adderley est parti poursuivre sa carrière ; le quintet retrouve une formation plus resserrée. Sur scène, le saxophoniste apparaît cependant de moins en moins comme le brillant second du trompettiste.

La situation est devenue paradoxale. Miles lui a offert un formidable laboratoire, puis l’a accompagné dans son apprentissage du jazz modal. Mais Coltrane a désormais besoin d’un espace plus vaste. Son imagination musicale déborde le cadre du quintet.

L’histoire retiendra surtout la séparation comme une évidence artistique. Elle ne signifie pourtant pas une rupture personnelle. Les deux hommes continueront à se retrouver, notamment lors d’une dernière séance commune en 1961. Entre-temps, Coltrane aura franchi un seuil : il possède désormais son propre groupe, ses propres compositions et surtout une idée de plus en plus précise de la direction qu’il souhaite prendre.

Après quatre années passées dans l’orbite de Miles Davis, le saxophoniste est prêt à devenir pleinement Coltrane.

Miles Davis & John Coltrane – All Blues (Live from Konserthuset, Stockholm – March 1960).

Atlantic : ouvrir les fenêtres

La période Atlantic ne se résume pas à Giant Steps. Elle constitue un véritable atelier où Coltrane teste plusieurs directions, comme s’il refusait désormais de choisir entre la rigueur harmonique, la mélodie, le blues et les possibilités encore inexplorées de l’improvisation.

En novembre et décembre 1959, il enregistre notamment Coltrane Jazz, avec Wynton Kelly, Paul Chambers et Jimmy Cobb sur la majorité des titres. Le disque prolonge certains acquis de ses années avec Miles tout en laissant davantage de place à ses propres compositions. « Like Sonny », « Village Blues », « Fifth House » ou « Some Other Blues » témoignent de cette volonté d’élargir progressivement son vocabulaire.

Mais Coltrane regarde déjà ailleurs. Le jazz new-yorkais est en pleine effervescence et l’apparition d’Ornette Coleman a ouvert une brèche dans laquelle le saxophoniste s’engouffre à sa manière. L’occasion de souligner l’intérêt qu’il porte alors aux conceptions non harmoniques de Coleman et à une musique davantage guidée par l’émotion et la mélodie.

Le changement est perceptible : Coltrane ne cherche plus seulement à jouer davantage de notes ou plus vite. Il veut disposer de davantage de liberté.

Cette quête conduira bientôt au soprano, à My Favorite Things et à la rencontre déterminante avec McCoy Tyner. Une autre histoire commence déjà à se dessiner.

Like Sonny · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Le Village Vanguard, laboratoire à ciel ouvert

En novembre 1961, John Coltrane n’est plus le sideman de Miles Davis. Avec Impulse!, il dispose d’un label qui va accompagner ses expériences les plus audacieuses et d’une liberté nouvelle. Pour son premier disque avec Bob Thiele, il choisit le concert plutôt que le studio : quatre soirées au Village Vanguard, à New York, du 1er au 5 novembre.

Le lieu convient parfaitement à cette musique en mouvement. Coltrane y retrouve McCoy Tyner et Elvin Jones, tandis que Reggie Workman tient encore la contrebasse. Mais le groupe s’élargit : Eric Dolphy intervient aux bois, Roy Haynes remplace ponctuellement Jones, Ahmed Abdul-Malik apporte son oud et sa tampura, et Jimmy Garrison apparaît pour la première fois avec Coltrane. Cette profusion n’est pas décorative. Elle témoigne d’un musicien qui commence à considérer le quartet comme une matière modulable plutôt que comme une formation figée.

Le résultat, Coltrane “Live” at the Village Vanguard, paraît en 1962. « Spiritual », « India » et surtout « Chasin’ the Trane » témoignent d’une musique qui s’étire, se déplace et semble parfois chercher sa propre forme en temps réel. Sur « Chasin’ the Trane », Coltrane et Elvin Jones se lancent dans un dialogue d’une intensité peu commune, tandis que Garrison impose déjà une présence qui tranche avec celle de Reggie Workman.

Le Vanguard marque ainsi un basculement. L’improvisation n’est plus seulement le lieu où Coltrane démontre sa maîtrise : elle devient le véritable sujet de la musique.

Chasin’ the Trane · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Africa, Olé : élargir le cercle

La même année, Coltrane explore une autre voie. Africa/Brass, enregistré en mai et juin 1961, est le premier album publié sous son nom par Impulse!. Pour l’occasion, le quartet est entouré d’une imposante section de cuivres et de bois, arrangée notamment avec l’aide d’Eric Dolphy. Le disque ne cherche pas à reproduire le fonctionnement d’un big band traditionnel : les couleurs orchestrales deviennent un prolongement du travail rythmique et modal du quartet.

« Africa » repose notamment sur un rapport au rythme nourri par les percussions africaines et par certaines conceptions de la musique indienne. Elvin Jones en tire une énergie polyrythmique qui fournit à McCoy Tyner un socle particulièrement dense ; Coltrane peut alors faire évoluer son improvisation au-dessus de cette pulsation mouvante. Le procédé prolonge les recherches déjà perceptibles dans Olé Coltrane, enregistré quelques semaines plus tôt.

Ole · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Coltrane ne cherche donc pas seulement à jouer davantage : il cherche à changer l’environnement dans lequel son saxophone évolue. L’orchestre devient une caisse de résonance, le rythme une force motrice, et l’improvisation gagne une dimension presque architecturale.

Africa · John Coltrane Quartet. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Le quartet trouve ses quatre voix

À la fin de 1961, Reggie Workman quitte progressivement la formation. Jimmy Garrison s’impose alors à la contrebasse. Le changement paraît d’abord anodin ; il est en réalité fondateur. Avec McCoy Tyner, Elvin Jones et Garrison, Coltrane dispose désormais des trois partenaires qui vont former son « Classic Quartet ».

Chacun possède une personnalité immédiatement reconnaissable. Tyner construit sous le saxophone des blocs harmoniques puissants, Jones transforme la batterie en véritable moteur polyrythmique, tandis que Garrison développe une basse capable de dialoguer avec les deux autres instruments plutôt que de simplement soutenir la grille. Le quartet devient ainsi un organisme à quatre voix, où chacun peut déplacer l’équilibre de la musique.

Cette cohésion permet à Coltrane de prendre davantage de risques. Impressions, Live at Birdland, Crescent puis A Love Supreme montreront jusqu’où cette formation peut aller. Le saxophoniste dispose désormais de ce qu’il cherchait depuis ses débuts : non plus seulement des accompagnateurs d’exception, mais des musiciens capables de suivre ses intuitions lorsqu’elles l’emportent au-delà des cadres établis.

Elvin Jones, McCoy Tyner, John Coltrane et Jimmy Garrison
Elvin Jones, McCoy Tyner, John Coltrane et Jimmy Garrison. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Impressions : le quartet trouve sa vitesse de croisière

Après les expériences foisonnantes du Village Vanguard, John Coltrane resserre progressivement son groupe. Eric Dolphy, Reggie Workman et les invités occasionnels s’effacent ; McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones deviennent le cœur d’une formation dont l’équilibre va se révéler exceptionnel. Impressions, publié en 1963, témoigne de cette transition : l’album rassemble des enregistrements réalisés entre 1961 et 1963, notamment « India » et « Impressions », captés au Village Vanguard, ainsi que des pièces enregistrées en studio.

« Impressions » est emblématique. Le morceau repose sur une structure modale relativement dépouillée, mais Coltrane en fait un terrain d’exploration presque inépuisable. Le thème importe finalement moins que ce qui se passe autour de lui : les échanges avec Elvin Jones, les ponctuations de Garrison, les accords de Tyner réduits à l’essentiel. La musique avance par vagues, accélérations et reprises.

Dans ce nouveau fonctionnement, Coltrane semble de moins en moins intéressé par la démonstration de virtuosité pour elle-même. Il veut faire circuler l’énergie. Le soprano, désormais devenu l’un de ses instruments de prédilection, lui offre une autre manière de dessiner les lignes mélodiques ; le ténor, lui, conserve cette puissance qui caractérise son jeu.

Les concerts deviennent le véritable laboratoire du groupe. Impressions montre un musicien encore attaché aux formes du jazz moderne mais déjà en train de les ouvrir de l’intérieur. La frontière entre composition et improvisation devient poreuse : un thème peut servir de simple point de départ, avant que le quartet ne l’emporte ailleurs.

Impressions · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

1963 : deux visages, une même quête

L’année 1963 révèle mieux que toute autre la dualité de Coltrane. D’un côté, il poursuit les recherches du quartet avec une intensité croissante ; de l’autre, il multiplie les rencontres qui semblent presque ralentir le cours de sa musique.

In a Sentimental Mood · Duke Ellington · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Avec Duke Ellington, il accepte ainsi de se placer au service d’un autre univers. Avec Johnny Hartman, il retrouve les ballades et une forme de lyrisme dépouillé. John Coltrane and Johnny Hartman, enregistré en mars 1963, révèle un saxophoniste capable de suspendre son geste, de privilégier la respiration et de laisser la mélodie occuper tout l’espace.

Dedicated to You · John Coltrane · Johnny Hartman. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Quelques mois plus tard, les séances du quartet prennent une tout autre direction. Live at Birdland, enregistré en partie en octobre 1963, fait entendre un groupe beaucoup plus tendu. « Afro Blue » et « I Want to Talk About You » montrent un Coltrane qui ne cesse de pousser l’improvisation vers ses limites.

Cette apparente contradiction est en réalité l’une des clés de son évolution. Coltrane ne choisit pas entre la mélodie et l’exploration : il veut conserver les deux. Le romantisme d’une ballade, la rigueur d’un standard et l’énergie d’une improvisation débridée appartiennent désormais au même parcours.

Les bandes retrouvées des séances de 1963, publiées bien plus tard sous le titre Both Directions at Once, confirment cette période de bascule. « Impressions » et « One Up, One Down » montrent un quartet qui commence à fonctionner avec une liberté nouvelle, parfois sans piano, comme si l’harmonie elle-même devenait facultative.

John Coltrane – One Up, One Down. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Crescent : la musique se dépouille

En avril 1964, Coltrane entre dans une nouvelle phase. Crescent, enregistré au studio Rudy Van Gelder, paraît la même année. Rien, dans son titre ou dans son apparente sobriété, ne laisse deviner l’importance de ce disque. Pourtant, il constitue l’un des points d’équilibre les plus remarquables du quartet.

Avec McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones, Coltrane dispose désormais d’un instrument collectif parfaitement maîtrisé. Chacun connaît les réactions des autres ; chacun peut anticiper un mouvement sans jamais donner l’impression de jouer à la place de son partenaire. La puissance du groupe vient précisément de cette capacité à retenir l’effet.

Le morceau-titre avance avec une lenteur presque hypnotique. « Wise One » déploie une mélodie ample et méditative ; « Bessie’s Blues » rappelle que Coltrane n’a pas oublié le blues ; « Lonnie’s Lament » laisse la rythmique installer un climat dans lequel le saxophone peut progressivement se déployer.

Le disque frappe surtout par son économie. Là où les années précédentes avaient souvent privilégié l’expansion, Crescent privilégie la profondeur. Coltrane n’a plus besoin de prouver qu’il peut aller vite, jouer longtemps ou multiplier les notes. Son langage s’est suffisamment affirmé pour que quelques phrases suffisent à créer une tension.

Quelques mois plus tard, cette même formation enregistrera A Love Supreme. Crescent en apparaît rétrospectivement comme le seuil : la virtuosité s’est transformée en langage, la recherche musicale en quête intérieure, et le quartet en véritable organisme sonore.

Crescent · John Coltrane Quartet. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

A Love Supreme : quatre mouvements vers l’absolu

Le 9 décembre 1964, au studio de Rudy Van Gelder, à Englewood Cliffs, John Coltrane enregistre avec McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones l’œuvre qui résume peut-être le mieux sa quête musicale et spirituelle. A Love Supreme, publié par Impulse! en 1965, est une suite en quatre mouvements : « Acknowledgement », « Resolution », « Pursuance » et « Psalm ».

Dès « Acknowledgement », le matériau semble réduit à l’essentiel : une cellule mélodique, répétée, déplacée, développée jusqu’à devenir une incantation. Puis le quartet se met en mouvement. Tyner densifie l’harmonie, Garrison impose un motif obstiné et Jones transforme le tempo en force tellurique. « Resolution » retrouve une forme plus familière ; « Pursuance » accélère la tension ; « Psalm », enfin, abandonne presque toute pulsation pour laisser le saxophone dérouler une sorte de prière sans paroles.

Coltrane dédie cette musique à Dieu, en écho à son réveil spirituel de 1957. Mais A Love Supreme n’est pas qu’une simple musique religieuse : la foi y devient matière sonore, discipline et mouvement. Trente-trois minutes suffisent pour transformer le quartet en instrument collectif.

A Love Supreme, Pt. I – Acknowledgement · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Transition : les portes commencent à céder

Après A Love Supreme, Coltrane ne cherche pas à reproduire sa réussite. Le quartet reste son laboratoire, mais les formes deviennent moins prévisibles. En 1965, Transition témoigne de cette période où les repères hérités du hard bop et du jazz modal se fissurent progressivement.

Le titre lui-même résume le moment : Coltrane est entre deux mondes. Les longues lignes du saxophone ne cherchent plus seulement à parcourir une grille harmonique ; elles semblent vouloir en repousser les limites. La musique gagne en abstraction, en densité, parfois en rudesse. Le dialogue avec Tyner, Garrison et Jones demeure essentiel, mais chacun semble disposer d’un espace plus vaste pour intervenir.

Cette évolution ne constitue pourtant pas une rupture brutale. Coltrane conserve le goût des motifs, des répétitions et des contrastes qu’il avait approfondis depuis le début des années 1960. Ce qui change, c’est leur fonction : ils ne servent plus nécessairement à construire un morceau, mais peuvent devenir le point de départ d’une exploration.

Transition, enregistré en 1965 mais publié ultérieurement, documente ainsi un musicien qui refuse de considérer A Love Supreme comme un aboutissement. Le sommet atteint appelle déjà un autre chemin. La discographie officielle de Coltrane situe d’ailleurs Transition au cœur de cette séquence finale de sa carrière.

Transition · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Ascension : le quartet ne suffit plus

Le 28 juin 1965, Coltrane réunit à nouveau McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones, mais les quatre ne sont plus seuls. Autour d’eux, une véritable petite armée du jazz : Freddie Hubbard, Dewey Johnson, Pharoah Sanders, Archie Shepp, Marion Brown, John Tchicai et Art Davis. Ascension naît de cette formation élargie, enregistrée au studio Van Gelder.

Avec ses près de quarante minutes, la pièce abandonne la logique de l’album traditionnel au profit d’une vaste architecture collective. Les thèmes servent de points de ralliement ; les solos émergent, se heurtent, disparaissent dans la masse orchestrale. Le son n’est plus seulement celui de Coltrane : il devient celui d’un groupe en perpétuelle recomposition.

Pharoah Sanders, Archie Shepp et les autres souffleurs apportent une matière beaucoup plus abrasive. Les cuivres se superposent, les batteries poussent la musique vers l’avant, tandis que les deux basses épaississent le socle rythmique. Deux prises complètes de Ascension existent, preuve d’une œuvre conçue moins comme une partition figée que comme un processus collectif.

Avec Ascension, Coltrane franchit donc une frontière décisive : le quartet qui avait produit Crescent et A Love Supreme devient une formation ouverte, prête à accueillir l’imprévisible. Le jazz n’est plus seulement affaire de dialogue ; il devient masse, tension et vertige.

Ascension (Edition I / Pt. 1) · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Meditations : la prière entre dans la tempête

Enregistré le 23 novembre 1965 à Englewood Cliffs, Meditations prolonge directement la quête spirituelle de A Love Supreme, mais dans une matière sonore autrement plus heurtée. Coltrane retrouve McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones, auxquels s’ajoutent Pharoah Sanders et Rashied Ali. Le second batteur n’est pas un simple renfort : Coltrane veut multiplier les directions rythmiques et donner davantage d’espace au mouvement.

La suite, d’un seul tenant, approche les quarante minutes. « The Father and the Son and the Holy Ghost » en constitue le point d’ancrage, avant que « Compassion », « Love », « Consequences » et « Serenity » ne déploient leurs contrastes. Le climat n’est plus celui de la construction patiente de A Love Supreme. Le piano perd son rôle de centre harmonique ; les batteries se répondent, se superposent et déplacent constamment la pulsation. Sanders ajoute son ténor incandescent à celui de Coltrane.

Il y a dans Meditations le dernier témoignage du quartet historique et, paradoxalement, une forme d’aboutissement qui contient déjà sa propre dissolution. La musique semble avoir dépassé l’équilibre qui avait rendu possible Crescent et A Love Supreme. Coltrane ne cherche pourtant pas à conclure : son horizon reste celui d’une musique toujours en devenir. Meditations n’est pas un point final, mais une porte entrouverte sur l’inconnu.

Love · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Le quartet éclate : changer d’air pour continuer

À partir de Ascension, puis de Meditations et des concerts de 1965-1966, le malaise devient difficile à ignorer. McCoy Tyner ne trouve plus sa place dans une musique où le piano peut disparaître pendant de longues séquences. Elvin Jones, lui aussi, doit composer avec la présence de Rashied Ali et une conception du rythme qui n’a plus grand-chose à voir avec celle du quartet historique.

Les départs de Tyner et Jones ne constituent donc pas un simple changement de personnel. Ils marquent une transformation de la grammaire coltranienne. Tyner souhaite développer son propre groupe ; Jones poursuivra lui aussi une carrière indépendante. Coltrane, de son côté, assume cette nouvelle direction. Il expliquera qu’il voulait pouvoir conserver certaines formes de son ancienne musique tout en poursuivant simultanément une autre recherche.

Le nouveau groupe se dessine autour de Rashied Ali, Pharoah Sanders et Alice Coltrane, qui prend progressivement la place laissée vacante par Tyner au piano. Jimmy Garrison demeure un temps le lien avec l’ancien quartet. Il ya là une sorte de nouvelle configuration : John et Alice Coltrane, Rashied Ali et Garrison apparaissent désormais réunis.

Ce n’est plus le quartet qui avait fait de Impressions et A Love Supreme des classiques. Coltrane change de partenaires parce que sa musique réclame désormais d’autres réponses.

My Favorite Things · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Interstellar Space : deux hommes face au cosmos

Le 22 février 1967, Coltrane convoque Rashied Ali au studio de Rudy Van Gelder. Le rendez-vous est inhabituel : aucun autre musicien n’est attendu. Le saxophoniste et le batteur vont enregistrer seuls. De cette séance naîtra Interstellar Space, publié seulement en 1974.

Quatre pièces structurent l’album original : « Mars », « Venus », « Jupiter » et « Saturn ». Deux autres, « Leo » et « Jupiter Variation », seront publiées ultérieurement. Sans piano ni basse, Coltrane abandonne le dernier filet harmonique qui subsistait encore dans ses formations précédentes. Ali ne marque plus un tempo : il construit un espace mouvant dans lequel le saxophone peut circuler librement.

La surprise vient aussi de la lisibilité de cette musique. Derrière l’apparente démesure, les morceaux possèdent une architecture précise : thème, montée, paroxysme, descente, retour au thème. Coltrane travaille les registres, les gammes, les saturations et les répétitions avec une économie qui contraste avec la réputation de chaos souvent attachée à sa dernière période.

« Mars » frappe par ses roulements martiaux ; « Venus » installe au contraire une impression d’apesanteur. Ali ne fournit pas l’accompagnement : il devient l’interlocuteur direct du saxophoniste. Interstellar Space pousse ainsi jusqu’à son terme une idée déjà présente dans les expériences de 1965 : lorsque l’harmonie disparaît, le dialogue entre souffle et percussion peut devenir la forme elle-même.

Venus · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Expression : le dernier souffle du studio

En février et mars 1967, John Coltrane retourne au studio de Rudy Van Gelder avec Alice Coltrane, Jimmy Garrison et Rashied Ali. Pharoah Sanders participe à « To Be », où Coltrane délaisse même le saxophone pour la flûte. Ces séances donneront naissance à Expression, dernier album dont Coltrane supervise lui-même le choix des morceaux et le titre.

« Ogunde », qui ouvre le disque, puise dans l’univers yoruba. La pièce avance comme une procession, portée par une rythmique presque suspendue et des nappes de piano. Puis vient « To Be », étonnant détour instrumental : la flûte de Coltrane dialogue avec le piccolo de Sanders. Sur « Offering », le saxophoniste retrouve une intensité plus familière, jusqu’à un échange particulièrement tendu avec Rashied Ali. « Expression », enfin, paraît presque apaisé. Le musicien semble avoir absorbé les expériences du free jazz sans avoir besoin d’en prolonger les excès.

Cette dernière séance de studio frappe surtout par son économie. Après les déflagrations d’Ascension ou de Meditations, Coltrane paraît chercher une autre forme de liberté, moins spectaculaire, plus intérieure. Expression sera publié après sa mort, mais il en avait préparé la parution. Les bandes enregistrées lors de ces mêmes séances nourriront aussi, des décennies plus tard, Stellar Regions.

To Be · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

Olatunji : le dernier éclat sur scène

En 1966, Coltrane s’était associé à Babatunde Olatunji et Yusef Lateef autour d’un projet de centre consacré à la culture africaine à Harlem. L’Olatunji Center of African Culture ouvre en mars 1967. Le 23 avril, après plusieurs mois de silence scénique, Coltrane y donne ce qui sera son dernier concert enregistré.

Le programme dit beaucoup du chemin parcouru : « Ogunde », « My Favorite Things », « Tunji » et « Acknowledgement ». Pharoah Sanders, Alice Coltrane, Jimmy Garrison et Rashied Ali forment le noyau du groupe, rejoint par les percussionnistes Algie DeWitt et Jumma Santos. Les frontières entre jazz, musique africaine, improvisation et spiritualité deviennent presque impossibles à tracer.

Et puis survient « My Favorite Things ». Le morceau, associé depuis 1960 au succès populaire de Coltrane, revient ici méconnaissable : sept années d’exploration l’ont transformé en matière première. Le thème de Rodgers et Hammerstein devient une longue traversée, tendue jusqu’à ses limites.

L’enregistrement, longtemps resté inédit dans sa forme complète, sera publié en 2001 sous le titre The Olatunji Concert : The Last Live Recording.

Ogunde (Live) · John Coltrane. (Hommage à John Coltrane (1926-1967), ou le centenaire d’un immense saxophoniste de jazz !).

17 juillet 1967 : la musique continue

Le 17 juillet 1967, John Coltrane meurt à quarante ans, laissant derrière lui une œuvre qui semble avoir été composée dans l’urgence. En une dizaine d’années comme leader, il aura traversé le hard bop, le jazz modal, l’avant-garde et une forme de jazz spirituel sans jamais considérer une étape comme définitive. Après sa disparition paraîtront encore Expression, Interstellar Space et Stellar Regions, prolongeant les recherches de ses dernières années.

Mais l’histoire de Coltrane ne s’arrête pas avec son dernier enregistrement. Elle se poursuit notamment à travers son fils Ravi Coltrane. Né en 1965, il devient à son tour saxophoniste, choisissant lui aussi le ténor, sans pour autant se contenter de reproduire le langage de son père. Compositeur et chef de groupe, il mène depuis plusieurs décennies sa propre carrière et a notamment travaillé avec des musiciens comme McCoy Tyner et Elvin Jones. Il a également contribué à faire connaître et préserver l’héritage musical de ses parents.

26-2 (Album Version) · Ravi Coltrane.

La filiation est donc moins une affaire de copie que de continuité. Chez John comme chez Ravi, le saxophone demeure un instrument de recherche, capable de repousser les frontières plutôt que de les fixer. Un siècle après sa naissance, l’œuvre de John Coltrane continue ainsi de vivre dans les disques, dans les musiciens qu’il a influencés, mais aussi dans ceux qui, comme Ravi, choisissent de prolonger le mouvement plutôt que de simplement conserver l’héritage.

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Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne écoute.

Hakim Aoudia.

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