Charles Mingus aurait eu 100 ans !
Charles Mingus Sue Mingus Joni Mitchell

Charles Mingus aurait eu 100 ans !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 7 minutes

Né en 1922, Charles Mingus contrebassiste et chef d’orchestre de jazz américain disparu en 1979 laisse une œuvre immense largement éclipsée par sa réputation d’homme en colère.

Ma musique vient de l’église

Charles Mingus naît le 22 avril 1922 dans une base de l’armée américaine à Nogales en Arizona. Il grandit dans le quartier de Watts à Los Angeles. Sa famille pratique la musique en amateur et participe régulièrement aux cérémonies religieuses : « Toute une partie de ma musique vient de l’église. Quand j’étais gosse, la musique d’église était la seule que je pouvais entendre. C’est seulement quand j’ai eu huit ou neuf ans que j’ai pu entendre un disque de Duke Ellington à la radio […]. Ma belle-mère m’emmenait à Holyness Church. Mon père, lui, n’aimait pas ça. Dans ces églises les gens entraient en transe, l’atmosphère était plus sauvage, moins inhibée que dans les églises méthodistes. Il y avait des instruments, on jouait le blues. Il y avait aussi ces dialogues faits de lamentations et de répétitions qui unissent les fidèles au prédicateur. »

Couleur de chiasse

Avec ses origines métissées : africaines, mexicaines, asiatiques et même suédoises, il est très vite confronté à la discrimination raciale.  

Dans son autobiographie, il définit sa couleur de peau par l’expression Couleur de chiasse. En effet, elle est trop foncé pour les blancs et pas assez pour les noirs. 

Développant très jeune une appétence pour le jazz, Il étudie le trombone avec Britt Woodman.

En parallèle, il s’initie au violoncelle. Malheureusement, il se rend bien vite compte qu’en tant qu’homme de couleur, il ne pourra jamais mener une carrière de violoncelliste classique. Ainsi, il suit le conseil de son ami, le saxophoniste Buddy Collette, qui sonne comme une sentence : « Prends donc une basse, Mingus. Tu es noir.  Aussi doué que tu sois, tu ne feras jamais rien de bien dans la musique classique. Tu veux jouer, il faut que tu joues d’un instrument noir. Jamais tu ne feras slapper un violoncelle. Alors, apprends la basse et joue slap. » 

Il échangera donc l’instrument pour la contrebasse, qu’il étudie au côté de Red Callender.

Un sideman de luxe 

Sa carrière professionnelle débute en 1940 avec Buddy Collette et Lee Young. 

Il enchaine ensuite avec Louis Armstrong de 1941 à 1943, Kid Ory et Alvino Rey de 1944 à 1945. 

Instrumentiste très demandé, il tourne avec l’orchestre d’Illinois Jacquet et accompagne avec celui-ci Billie Holiday en concert, dont il nous reste Body And Soul et Strange Fruit, enregistrés sur le label Verve en 1945. Il fera de même avec l’orchestre de Lucky Thompson et accompagnera la chanteuse Dinah Washington pour son album Mellow Mama la même année. 

Viendront ensuite, Lionel Hampton de 1946 à 1948 et le Red Norvo Trio de 1950 à 1951. 

Désormais installé à New York, il continue de se produire en sideman avec la crème du jazz de l’époque : Miles Davis, Billy Taylor, Dizzy Gillespie, Terry Gibbs, Stan Getz, Bud Powell, Lennie Tristano

En 1952, il fonde en compagnie du batteur Max Roach le label Début Records, pour lequel ils enregistreront en 1953 le fameux Quintet of the Year : Jazz at Massey Hall, en compagnie de Dizzy Gillespie, Charlie Parker et Bud Powell (pour la petite histoire, Mingus rejouera dans le studio de Rudy Van Gelder les parties de basse inaudibles sur l’enregistrement original).

Un caractère explosif

Il fera brièvement partie de l’orchestre de Duke Ellington avant d’être licencié en 1953 à cause d’une dispute avec le tromboniste Juan Tizol qu’il menace avec une hache de sécurité incendie à la suite de propos qu’il considère comme racistes. 

Il accompagnera également et régulièrement Charlie Parker jusqu’à sa mort en 1955. 

Avec sa vision très personnelle du jazz, il devient de plus en plus exigeant ; comme le dit si bien Miles Davis dans son autobiographie : « Ce fut un bassiste génial. Mais c’était cependant dur de s’entendre avec lui, en particulier à propos de musique, parce qu’il avait des idées très arrêtées sur ce qu’il considérait comme bon ou mauvais, et cela ne lui posait aucun problème de le dire. » 

Souhaitant de plus en plus avoir un contrôle absolu sur sa musique, il est temps pour lui de se lancer dans une carrière solo.

Une Carrière solo 

En 1954, il a atteint la pleine maturité de son jeu et de son inspiration. C’est là qu’il enregistre son premier disque en tant que leader sur le label Savoy Records. Jazz Composers Workshop est construit sur le modèle de ces ateliers de musique qu’il fréquentait au City College de Los Angeles. Avec une recette quasi exclusive : mélanger la musique classique occidentale aux racines de la musique noire américaine (gospel et blues).

Pithecanthropus Erectus, en 1956, l’impose comme l’un des plus grands musiciens de jazz de son temps, avec un quintet composé de Jackie McLean au saxophone alto, J. R. Monterose au saxophone ténor, Jimmy Knepper au trombone, Mal Waldron au piano et Willie Jones à la batterie. Le point culminant de l’album étant le titre éponyme : poème symphonique en quatre mouvements d’une dizaine de minutes, avec des parties d’improvisations libres qui annoncent l’avènement du free jazz et l’adaptation d’une composition de George Gershwin A Foggy Day, sous la forme d’une mini symphonie des bruits de la ville ; entièrement joués par les musiciens.

The Clown, en 1957, marque l’arrivée du batteur Danny Richmond, qui deviendra très vite son alter ego et présente la fameuse Haitian Fight Song, véritable tour de force musical inspiré de la polyphonie des groupes de rue de la Nouvelle-Orléans. 

Avec Tijuana Moods, comme en hommage à ses origines mexicaines, il élabore une couleur musicale particulière ; intégrant le chant et les castagnettes, notamment sur Ysabel’s Table Dance et Los Mariachis.

1959, une année magique

En 1959, il réalise son chef d’œuvre Mingus Ah Um. L’album est enregistré au fameux CBS 30th Street Studio de New York, où Miles Davis vient d’enregistrer Kind of Blue et où Dave Brubeck s’apprête à réaliser Time Out. Il y a là Better Get Hit in Yo’ Soul dans une veine gospel, Goodbye Pork Pie Hat en hommage à Lester Young et le fameux Fables of Faubus, publié par Columbia sans les paroles condamnant le gouverneur raciste de l’Arkansas Orval Faubus.

Il aura même le temps de composer la bande-son de Shadows, film d’un jeune réalisateur new-yorkais : un certain John Cassavetes

Blues & Roots, autre œuvre phare du contrebassiste, parait en 1960 : « Il y a un an, Nesuhi Ertegün m’a proposé d’enregistrer un album entier de blues dans le style de Haitian Fight Song, parce que certaines personnes, notamment les critiques, disaient que je ne swinguais pas assez. Il voulait leur donner un déluge de soul music.[…] J’y ai réfléchi. Je suis né swinguant et tapant des mains à l’église en tant que petit garçon, mais j’ai grandi et j’aime faire autre chose que juste du swing. Mais le blues peut faire plus que du swing. Alors j’ai été d’accord. »

Un homme en colère

À l’été 1960 et en opposition au très officiel Newport Jazz Festival, il organise le Newport Rebels qui ne perdurera pas. 

Money Jungle, sorti en 1962, est un pur chef-d’œuvre, avec un Duke Ellington flirtant constamment avec les limites de son instrument et une tension palpable, montant crescendo entre Charles Mingus et Max Roach. 

The Black Saint And The Sinner Lady et Mingus Mingus Mingus Mingus Mingus, sortis en 1963, montrent, s’il en est besoin, le génie du contrebassiste : la perfection de l’orchestration, la subtilité des arrangements et une rigueur hors du commun. 

À cette époque, il commence à s’éloigner de plus en plus de son instrument pour se consacrer au piano et publie Mingus Plays Piano, un album solo où, à l’instar d’un Duke Ellington, il aborde l’instrument comme un arrangeur et s’avère être un excellent pianiste.  

En 1964, il rencontre la journaliste Susan Graham qui deviendra son épouse.

Sue & Charles Mingus – ©charlesmingus.com/sue-mingus.

Malheureusement, Charles Mingus est en proie à de graves problèmes psychologiques. Comme ces violentes colères dirigées autant vers ses musiciens que vers son public. Tout cela l’éloigne peu à peu de la scène jazz jusqu’à la fin des années 1960. 

Il en profite pour écrire son autobiographie Moins qu’un chien, qui sera publiée en 1971. 

Il revient à la musique et à la contrebasse au début des années 1970. AInsi, il organise en 1974 une jam-session de rêve, sortie sous le titre de Mingus at Carnegie Hall

En 1977, atteint de la maladie de Charcot il passe la fin de sa vie sur un fauteuil roulant. 

Fin de vie

En 1977, il est atteint de la maladie de Charcot et ne peut plus se déplacer qu’en fauteuil roulant. Il renoue avec l’esprit workshop de ses débuts et enregistre Cumbia & Jazz Fusion. Celui-ci évoque les rythmes latins de Tijuana Moods et Three or Four Shades of Blues, où il se confronte à la génération montante du jazz : Philip Catherine, Larry Coryell et un certain John Scofield.

En 1978, il se rapproche de Joni Mitchell pour réaliser une adaptation musicale des Four Quartets de T.S. Elliot. Finalement, il doit y renoncer face à la dégradation de son état de santé.

Il s’installe à Cuernavaca au Mexique, pour suivre les conseils et le traitement d’une guérisseuse locale. Pourtant, il décède le 5 janvier 1979.

Conformément à ses dernières volontés ; ses cendres sont dispersées en Inde, dans le Gange par son épouse, Sue Mingus.

Joni Mitchell lui rendra hommage en publiant, la même année, Mingus. L’album est enregistré avec Wayne Shorter, Herbie Hancock, Jaco Pastorius, Peter Erskine, Don Alias et Emil Richards. De plus, il est émaillé d’enregistrements privés sur lesquels on entend Mingus, discutant, riant et jouant au piano.

Héritage

Par la suite, Sue Mingus entretient la flamme de l’héritage musical immense de Charles Mingus.

Elle crée et produit les groupes Mingus Dynastie, Mingus Big Band et Mingus Orchestra. Ces derniers continue à interpréter la musique de son mari. Le Mingus Big Band remportant même le Grammy Award du meilleur album, en 2011, pour Live At Jazz Standard.

En 1989, elle produit Epitaph ; grand œuvre de Charles Mingus, composé en 1962, jamais joué : une symphonie de 4 235 mesures comprenant 19 mouvements et d’une durée de plus de deux heures. Ce chef-d’œuvre représentait, selon Mingus, la parfaite synthèse musicale de son style ; à mi-chemin entre le jazz et la musique classique. L’œuvre sera jouée au Lincoln Center par un orchestre de 31 musiciens dirigé par Gunther Schuller : « Cette œuvre aborde tous les types d’humeur de caractère et d’expression possibles que l’on peut avoir dans la musique […] Elle reflète exactement la complexité de Mingus en tant que personne. Il était parfois aussi doux qu’un bébé. À l’autre extrémité du spectre, il pouvait être aussi violent qu’un volcan. Et tout cela est dans Epitaph. »

Après la découverte de nouvelles pages manuscrites appartenant à Epitaph, elle sera rejouée en 2007 ; complète cette fois-ci.

En 2002, elle publie son autobiographie Pour l’amour de Mingus ; dévoilant le portrait d’un artiste déroutant, visionnaire, ambigu et libre : « Sa musique n’était pas à vendre… Elle n’était pas non plus au service de ses convictions politiques. Il était trop artiste pour cela. Dans toute sa carrière, je ne l’ai jamais vu accepter un compromis sur une note. »

En 2009, par le biais de l’association créée pour promouvoir la musique de Charles Mingus : Let My Children Hear Music, elle institue le concours annuel : Charles Mingus High School Competition en collaboration avec la Manhattan School of Music de New York.

Hakim Aoudia.

Notre note
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Charles Mingus Sextet, at the University Aula, Oslo, Norway, april 12th, 1964 (colorized)

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