James Reese Europe : l’ambassadeur du Jazz !
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James Reese Europe : l’ambassadeur du Jazz !

Hakim Aoudia - Publié le

Temps de lecture : 11 minutes

Pianiste, arrangeur, compositeur et chef d’orchestre afro-américain spécialiste du ragtime, James Reese Europe et son orchestre du 369e régiment d’infanterie, les Harlem Hellfighters, participent à la toute première diffusion du jazz en Europe début 1918.

Le premier groupe de jazz moderne

Dans Black Manhattan parut en 1929, James Weldon Johnson ; écrivain, diplomate, poète, militant du Mouvement Américain des Droits Civiques, leaders de la National Association for the Advancement of Colored People, principales personnalités de la Renaissance de Harlem et premier professeur afro-américain de l’université de New York, témoigne : « En 1905, j’entendis le premier groupe de jazz moderne, sur une scène à New York. C’était un orchestre de chant et de danse ; composé instrumentalement de banjos, de guitares, de mandolines, quelques saxophones, une combinaison de tambours et de percussions, un violon, deux cuivres et deux basses. (…) Il obtint un succès immédiat. »

La naissance du jazz

Officiellement, on situe la première utilisation du terme jazz à la naissance du quintette américain Original Dixieland Jazz Band. Ce dernier enregistre le premier disque de Jazz en 1917.

James Weldon Johnson le situe beaucoup plus tôt ; en 1905 (à l’époque, on parlait plutôt de Ragtime) et bien qu’il ne cite pas le nom du chef d’orchestre, on sait aujourd’hui qu’il s’agissait de James Reese Europe.

Une famille d’esclaves affranchis

Il naît le 22 février 1880 à Mobile (Alabama), d’un père, Henry, né esclave et affranchi en 1865, puis devenu étudiant en droit à l’Université Howard juste avant sa mort, et d’une mère, Lorraine, née libre, fille de l’un des plus éminents membres afro-américains de l’Église épiscopale de Mobile. 

Le couple eu quatre enfants et, conscient de l’importance de l’éducation, leur apprendra les fondamentaux de la lecture et de l’écriture dès le plus jeune âge, avant de les envoyer à l’école de l’église du quartier. 

Ils étaient également passionnés de musique : Lorraine jouait du piano et maîtrisait le solfège (assez pour donner leurs premiers cours à ses enfants) et Henry, plus autodidacte, était capable de jouer de plusieurs instruments.

Un creuset culturel

Rattachée aux États-Unis en 1810, à l’état de l’Alabama en 1819 ; après avoir été pendant près d’un siècle, successivement, une colonie française, britannique puis espagnole, Mobile était un centre culturel où s’étaient établis un grand nombre de familles créoles. 

Dans un article du The World Magazine, publié à New York le 30 mars 1919, Charles Welton dira : « Jim a grandi à Mobile, partiellement influencé par la culture des banjos et des violons, très répandus en Alabama à l’époque, avant qu’il ne rencontre un piano droit. Son père pouvait jouer de n’importe quel objet, pouvant émettre un son et correctement accordé… Pour un homme qui allait devenir le Surintendant général du jazz, il était judicieux d’avoir eu ce genre de père. »

Une fausse libération

En 1888, la famille s’installe à Washington, James n’a que huit ans, mais il maîtrise déjà le piano, le banjo et le violon. 

Malgré l’émergence d’une classe moyenne noire consciente d’elle-même, cette période marque le début de tensions raciales, principalement dues à la mise en place de politiques de ségrégations raciales, principalement dans les États du Sud, pour contourner l’abolition de l’esclavage, à l’issue de la guerre de Sécession, qui avait octroyé de nouveaux droits aux afro-américains : par le 13e amendement (abolissant l’esclavage) en 1865, par le 14e amendement, garantissait la citoyenneté des anciens esclaves en 1866 et le 15e amendement interdisait toute remise en cause du droit de vote pour les nouveaux citoyens en 1869.

Un sens naturel de l’autorité et de l’organisation

C’est à cette époque qu’il commence à étudier, de façon académique, le violon, sous la férule de Joseph Douglass, petit-fils de l’abolitionniste, Frederick Douglass, alors au début de sa carrière et qui deviendra, un peu plus tard, un concertiste de renom. 

En plus de ses aptitudes musicales, il fait preuve d’une très forte personnalité alliée à un sens naturel de l’autorité et de l’organisation. 

Au début des années 1890, James, maintenant inscrit à la M Street High School, continue son apprentissage musical, notamment à travers l’enseignement d’un ancien membre du Conservatoire de Musique de Leipzig, Hans Hanke.

La découverte de l’instruction militaire

Au lycée, il pratique l’une des activités parascolaires les plus populaires pour les garçons : l’instruction militaire qui consiste à la maîtrise du maniement des armes et l’organisation de parades militaires. 

Fin 1892, le Congrès américain autorise la création de classes de Cadets de couleur, dans les lycées. Grâce à sa personnalité extravertie et ses qualités musicales, James est très vite intégré à l’une de ces classes en tant que sergent. 

Après le décès de son père le 21 juin 1899, il continue son apprentissage musical, tout en pratiquant le travail intérimaire, de-ci de-là, pour soutenir financièrement sa famille.

Installation à New York

Début 1900, son grand frère John, alors âgé de 25 ans, devenu pianiste professionnel et professeur de musique, tente l’aventure new-yorkaise ; il faut dire qu’à l’époque, celle-ci était un pôle d’attraction pour les musiciens afro-américains et que nombre d’entre eux effectueront leur pèlerinage à la Mecque des artistes de couleur

Début 1903, avec la confirmation de sa grande sœur, Ida, âgée de 33 ans, au poste de secrétaire auprès de l’Imprimerie Nationale et l’entrée de sa petite sœur, Mary, âgé de 18 ans dans le monde du travail, il décide de rejoindre son frère, John, et s’installe à New York.

Premiers engagements

Il devient très vite l’un des pianistes réguliers du Little Savoy et écume les clubs de la ville multipliant les auditions au violon, au piano et au banjo. 

L’alliance du piano et du banjo va se révéler gagnante (le violon n’étant plus à la mode à l’époque) et il sera ainsi très régulièrement demandé, démarrant enfin sa carrière de musicien professionnel. 

Tom Fletcher, homme de théâtre afro-américain, se souvient : « C’était un bon pianiste, ainsi qu’un étudiant ambitieux et doué, tant en théorie musicale qu’en direction d’orchestre. Il était tellement concentré sur ses études, que tout en respectant un engagement au Brevoort Hôtel à New York un soir, il a apporté un livre de leçons qu’il a placé sur le piano pour qu’il puisse étudier pendant qu’il jouait. »

Reconnaissance en tant que chef d’orchestre

En 1904, il est choisi pour diriger l’orchestre de la comédie musicale A Trip to Africa produite par la John Larkins Company.

Affiche de la comédie musicale A Trip to Africa produite par la John Larkins Company avec James Reese Europe à la direction d’orchestre. Crédit photo.

Début 1905, il est engagé par Ernest Hogan, premier artiste afro-américain à produire et jouer un spectacle à Broadway, pour constituer un orchestre de chant et de dance nommé Memphis Students, qui se produira pendant quelques mois au Hammerstein’s Victoria Theatre d’Oscar Hammerstein avec succès. 

Fin 1905, il devient le chef d’orchestre de The Shoo-fly Regiment première comédie musicale afro-américaine, dont la tournée durera près de deux ans jusqu’en 1907.

Le 14 septembre 1907 a lieu la première de The Black Politician ; comédie musicale dont il est le chef d’orchestre, mais également compositeur de la plupart des titres.

La figure de proue de la comédie musicale afro-américaine

Il dira, plus tard, de cette période : « Je n’ai jamais vraiment eu d’éducation musicale, à proprement parler. Je me suis imprégné de musique, ici et là, au fur et à mesure. J’ai acquis une expérience précieuse, durant les six années passées sur les routes, en tant que chef d’orchestre de comédies musicales noires. J’ai toujours pris soin de garder en moi, l’ambition d’un travail perfectible, tout en cultivant mon sens musical. » 

Ainsi, il deviendra, jusqu’en 1910, la figure de proue de la comédie musicale afro-américaine.

Le Clef Club

En 1910, il crée le Clef Club : à la fois association, syndicat, bourse du travail, agence artistique, collectif, lieu de création, mais aussi orchestre, pour lequel il composera Clef Club March en 1911. 

Cet orchestre, qui compte plus d’une centaine de musiciens, devient tellement célèbre qu’on organise, le 02 mai 1912, un concert de bienfaisance à Carnegie Hall, qui aura un énorme succès. Voici l’éditorial paru dans l’Evening Journal de New York : «  Les noirs nous ont donné la seule musique qui nous soit propre, américaine, nationale, originale et réelle. Les bénéfices du concert seront reversés à la Fondation de l’École de Musique pour les Personnes de Couleur. Cette école vise à encourager et développer le talent musical chez les noirs, et il ne fait aucun doute que cet enseignement, en plus d’apporter du plaisir au public, contribuera à l’enrichissement de la culture musicale de ce pays. »

Le noir est sérieux !

James Reese Europe, ambassadeur du jazz, et le Clef Club Orchestra. Crédit photo.

Cette reconnaissance lui fera dire : « Je suis heureux que les New-Yorkais prennent la musique noire au sérieux. Les gens sont tellement enclins à ne pas nous prendre au sérieux. Il est si difficile de nous dissocier, dans l’esprit de nombreuses personnes, du rôle de bouffon auquel nous sommes si souvent assignés, dans la littérature et le théâtre. Le noir est sérieux et même quand il chante joyeusement, son cœur est chargé de chagrin et se languit des opportunités et privilèges qui lui sont refusés. » 

Vers 1913, il met sur pied un autre orchestre, le Society Orchestra. Ce groupe, plus petit, lui permet de se produire dans les clubs, restaurants et dancings les plus renommés de l’époque, mais également, les salons huppés de la haute société new-yorkaise ; ceux des familles Astor, Vanderbilt ou Gould.

Noirs et blancs collaborant ensemble

C’est à cette époque qu’il croise le couple de danseurs ; Irene et Vernon Castle, qui reviennent d’une tournée en Europe. Il les accompagnera sur scène et enregistrera en leur compagnie quelques disques pour le label Victor ; dont son très célèbre Castle House Rag, en 1914 (célèbre, car à la fin du morceau, le batteur Buddy Gilmore exécute ce que l’on pourrait appeler : le premier solo de batterie de l’histoire du jazz).

Castle House Rag de James Reese Europe ambassadeur du jazz.

Cette collaboration, en plus d’être un succès commercial, est également un évènement politique pour l’époque, car c’est un très rare exemple de noirs et de blancs travaillant ensemble.

Adapter la musique noire aux exigences de la musique symphonique

De plus en plus conscient de la force de la musique noire comme vecteur d’émancipation sociale, il renomme à cette époque son orchestre : National Negro Symphony Orchestra

Un article du New York Post de l’époque confirmera : « James Reese Europe est l’un des hommes les plus remarquables, non seulement de sa race, mais, également, du monde de la musique de ce pays. Il a réussi à accomplir, à lui seul, ce que les musiciens blancs disaient impossible : l’adaptation de la musique et des musiciens noirs, aux exigences de la musique symphonique. » 

Début 1914, il est évincé de la présidence du Clef Club. Dès lors, il met en place une organisation rivale qu’il appelle le Tempo Club. Il en assure la présidence jusqu’à son départ pour la France, trois ans plus tard. À l’époque il est à la tête de l’orchestre militaire du 15e régiment de la garde nationale de New York.

Seize années de travail acharné

Dans une interview de 1919, il résume parfaitement ces seize années de travail acharné : « Le Noir aime tout ce qui est particulier en musique, et ce “jazzing” exerce sur lui un fort attrait. Cela s’accomplit de plusieurs façons. Avec les cuivres nous mettons des sourdines et faisons tournoyer notre langue, tout en soufflant avec la pression maximum. Avec les bois, nous pinçons le bec et soufflons fort. Cela produit le son particulier que vous connaissez tous. Pour nous, ce n’est pas discordant, car nous jouons la musique comme elle est écrite, à l’exception près que nous accentuons fortement des notes originellement sans accent. Il est naturel pour nous de le faire ; c’est, de fait une caractéristique musicale raciale. Certains de ces effets sont excellents, d’autres ne le sont pas, et je dois rester constamment sur le qui-vive pour sélectionner les résultats de l’originalité de mes musiciens. »

Une vie privée sans histoires

On sait peu de choses de sa vie privée. Ainsi, il entretient une relation suivie et sérieuse avec Bessie Simms, chanteuse et danseuse, rencontrée à Washington. Celle-ci apparaitra dans les spectacles sur lesquels il travaillera dès 1906. 

Il épousera Willie Angrom Starke, veuve issue de la haute société noire new-yorkaise le 05 janvier 1913. Ce mariage ne rompt pas le lien qui l’unit à Bessie Simms. En effet, il aura avec cette dernière un garçon James Reese Europe Jr, qui naît le 02 février 1917.

Une conscience de classe

Il est approché par l’armée américaine au printemps 2017, quelques semaines après l’entrée en guerre des États-Unis. Les raisons qui l’ont amenée à rejoindre l’armée américaine n’ont rien à voir avec le patriotisme. Il expliquera, ainsi, à Noble Sissle, son second, son engagement : « Je vis à New York depuis seize ans et jamais, une telle organisation d’hommes noirs qui réunit toutes les classes pour un bien commun n’a existé. Notre race ne représentera jamais rien, politiquement ou économiquement, à New York ou ailleurs, si nous n’arrivons pas à intégrer ces institutions solides, qui représentent quelque chose dans ce pays. »  

James mettra des semaines pour recruter les musiciens de son orchestre militaire. En effet, la circonscription n’est pas encore obligatoire et les salaires des musiciens meilleurs que ceux des militaires. Ainsi, il ira jusqu’à débaucher une quinzaine de musiciens portoricains.

Un départ précipité pour la France

Le 15th Infantry Band donnera son premier concert en public en juin 1917, au Casino de Manhattan. 

En octobre 1917, leur régiment est installé à Spartanburg en Caroline du Sud, lieu de leur entrainement. Là, des membres du groupe, dont Noble Sissle, sont pris à partie par des habitants de la ville. L’émeute raciale est évitée de justesse et cet évènement tragique précipite leur départ pour la France.

James Reese Europe, ambassadeur du jazz, et ses musiciens sur le bateau qui les emmènent en France (1917). Crédit photo.

Ils interprèteront dès leur arrivée, et notamment, le 1er janvier 2018, sur le port de Brest, une Marseillaise. Celle-ci sidérera le public présent avant de gagner son enthousiasme.

Une participation aux combats

James Reese Europe, ambassadeur du jazz, en tenue de combat (1917). Crédit photo.

Faisant maintenant partie du 369e régiment d’infanterie et mieux connus sous le surnom des Harlem Hellfighters, leur souhait de combattre finit par être exaucé.

Le général Pershing qui insiste, pourtant, pour que les Américains soient autonomes, décide de placer la division afro-américaine sous commandement français, signe de la pratique effective de la ségrégation au sein de l’armée américaine.

Les Harlem Hellfighters n’ont pas usurpé leur surnom et montrent très vite leur bravoure. Chef d’une section de mitrailleuse, James Reese Europe est blessé. Évacué dans un hôpital, il compose On Patrol in No Man’s Land inspiré des bombardements subis par son régiment. Ils recevront une croix de guerre collective pour leurs faits d’armes.

La première diffusion du jazz en France et en Europe

Les combats sont maintenant terminés. James Reese Europe et les Harlem Hellfighters vont participer à l’introduction et la propagation du Jazz en France puis en Europe. 

Le premier concert de Jazz, en tant que tel, sera donné sur les marches puis à l’intérieur du théâtre Graslin à Nantes, le 12 février 1918.

Conquérir Paris

James Reese Europe, ambassadeur du jazz, et les Harlem Hellfighters en concert (1918). Crédit photo.

Un autre concert mémorable sera donné au Jardin des Tuileries, le 25 août 1918. James en garde un souvenir ineffable : « Ce qui devait être notre seul concert se tint au Théâtre des Champs-Élysées. Avant que nous ayons joué deux morceaux, le public devint fou. Nous avions conquis Paris. Le général Bliss et les officiers français qui nous avaient entendus insistèrent pour que nous restions à Paris et nous restâmes huit semaines. Chaque fois que nous donnions un concert, c’était l’émeute, mais le moment suprême vint au Jardin des Tuileries quand nous donnâmes un concert en conjonction avec les plus grands orchestres du monde. Mon orchestre, bien sûr, ne pouvait se comparer avec aucun de ceux-ci, mais la foule les déserta pour venir nous entendre. Nous jouâmes pour 50 000 personnes au moins, et si nous l’avions voulu, nous jouerions encore. »

Retour aux États-Unis et disparition brutale

À leur retour aux États-Unis, ils défilent sur la Cinquième Avenue de New York. Malgré les réticences du commandement américain et grâce à l’insistance du colonel William Hayward.

Le 369e régiment d’infanterie (Harlem Hellfighters) défile sur la Ve avenue de New York, le 17 février 1919. Crédit photo National Archives photo.

James Reese Europe est assassiné le 09 mai 1919 par Herbert Wright l’un de ses batteurs, dans les coulisses du Mechanics Hall de Boston. 

Les raisons de cette agression restent obscures. Mais l’état mental de Wright le dégagera de sa responsabilité pénale et il ne fera que huit ans de prison. 

James Reese Europe sera le premier citoyen afro-américain à connaître des funérailles publiques, le 13 mai 1919. Il repose au cimetière national d’Arlington en Virginie.

Une adaptation en BD

À signaler, l’excellente bande dessinée Jazz Lieutenant parut en 2018 aux éditions Locus Solus. Avec un récit de Malo Durand, une mise en images d’Erwan Le Bot et des enluminures de Jiwa. Elle raconte la chronique des dernières années de James Reese Europe, de son arrivée en France à sa mort.

Couverture de la bande dessinée Jazz Lieutenant qui raconte les dernières années de James Reese Europe ambassadeur du jazz. Crédit photo Locus Solus.

Hakim Aoudia. 

Notre note

James Reese Europe (1880-1919) : l’Afro-américain qui importe le jazz en France, raconté par Elsa Zylberstein

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